17/01/2012

Les Réformés doivent relever la tête

Dans un monde en perte de repères, les Réformés ont quelque chose à dire. Encore faut-il qu’ils retrouvent la fierté de s’affirmer, et de ne pas céder sur l’essentiel: tout n’est pas égal à tout. Tel est le message des pasteurs Eric Fuchs et Pierre Glardon, dans un formidable livre de combat*.
Savez-vous ce qu’est l’acédie ? Cette disposition se caractérise par la paresse spirituelle, le renoncement à un minimum d’ascèse, le refus de l’effort inscrit dans la durée, le consentement irréfléchi à l’activisme, l’éternel désir d’un ailleurs. L’acédie, c’est un mal qui ronge clairement l’Eglise réformée.
Comme celle-ci serait utile, pourtant, en ces temps d’acédie généralisée, pour apporter aux femmes et aux hommes de ce temps les réponses spirituelles qui leur font tant défaut – à leur insu souvent, d’ailleurs !
Le constat posé par les pasteurs et professeurs Eric Fuchs et Pierre Glardon, dans leur livre est impitoyable. Impitoyable, mais hélas juste. Voici quelques jalons posés par les deux auteurs.
L’Eglise réformée se demande désespérément pourquoi son message paraît de plus en plus récusé, pourquoi elle peine à ce point à séduire et à rassembler, pourquoi tant de fidèles ont déserté. Mais elle cherche les réponses ailleurs que là où il le faudrait, de peur peut-être de devoir se poser les vraies questions; bref, elle tourne autour du pot, et cherche des solutions auprès de spécialistes de la gestion RH ou de la communication, de juristes, de sondeurs d’opinion. Et les auteurs d’ironiser: «Puisqu’une église est un fournisseur de prestations, que peut-on faire pour améliorer le produit et, si l’on ose dire, sa «commercialisation»? Cette approche ne peut apporter aucune solution durable et sera, quoi que l’on pense, vouée à l’échec tant que l’on ne prendra pas la peine de s’interroger spirituellement.»

Le déni et le deuil

Pour Fuchs et Glardon, nos Eglises souffrent non seulement d’acédie, mais encore de déni et de deuil. Qu’entendent-ils par là? Le déni, c’est le refus de se confronter à une réalité pénible: «Nous pensons que (…) nos Eglises sont dans le déni lorsqu’elles refusent de prendre acte de la pauvreté, voire de l’insuffisance, d’un certain nombre de leurs prestations, dans les domaines prédicatifs, catéchétiques, formatifs, liturgiques, etc…»
C’est que les communautés et les pasteurs se dispersent et s’égarent dans des «activités» innombrables, jonglent avec l’agenda, délaissent la prière pour les plannings et les rapports… Surchargés et dépassés par la tâche, ils n’ont plus le temps de se nourrir spirituellement, de se remettre en question et d’évoluer.
Le deuil dont parlent les auteurs, et auquel sont confrontés les Protestants, c’est celui d’un passé réformé structuré, dont l’influence s’est aujourd’hui effondrée; c’est aussi le deuil d’une certaine crédibilité, qui débouche parfois sur une mésestime de soi; c’est enfin la perte d’une vie communautaire engageante, face à un avenir incertain.

A quoi sert une théologie post-libérale et agnostique ?

Les pasteurs Fuchs et Glardon sont particulièrement sévères à l’égard de la décision du professeur Pierre Gisel de couper la Faculté de théologie de l’Université de Lausanne de ses racines chrétiennes – en quoi on est libre de voir une authentique trahison des clercs. En effet, depuis 2010, elle «n’est plus une Faculté organisée en fonction du christianisme». C’est une énormité, mais qui ne suscita guère de réactions dans la société vaudoise et au ministère des cultes – un accès d’acédie, sans doute… Analysant la démarche du doyen Gisel, le pasteur Shafique Keshafjee (cité par les auteurs), remarquait que la théologie de Gisel, «à la suite de Platon, est devenue philosophique et ne se veut plus chrétienne.» Or, une telle démarche ne peut que générer une perte d’identité, analysait-il: Si une théologie post-libérale et agnostique devait «sans autre être reproduite dans une Eglise (…), la perte de l’identité chrétienne de cette Eglise n’en serait qu’accélérée.»
Une des conséquences de la «déchristianisation» de la Faculté de théologie est une formation insuffisante des pasteurs, dont les diplômes pourraient n’être plus reconnus dans d’autres cantons. Et là, Fuchs et Glardon tirent le signal d’alarme, surtout lorsque une faculté accueille des gens qui visent à détruire l’institution: «Face à ce que nous considérons comme des dérives par rapport à la foi et à la théologie réformée, nous réagissons comme Luther, invoquons la clause de conscience: «Non possumus».Dans ce sens, si la Faculté – ou tel enseignant de la faculté – n’est plus en état d’apporter ni aide, ni exemple, ni lumières à un ministre en ces domaines, l’Eglise se doit d’autant plus de prendre le relais que la formation professionnelle de douze mois qu’elle dispense ne pèse pas lourd face aux cinq à six années passés sur les bancs de l’Académie.»

Oser s’affirmer, car tout n’est pas égal à tout

Pour Fuchs et Glardon, l’avenir des Réformés est dans un retour aux sources, aux valeurs spirituelles, à l’Evangile, et à l’affirmation de soi. «Après des années de silence et de tolérance molle, le temps est venu pour les réformés de s’interroger sur ce qu’ils défendent et ce dont ils se distancent désormais, sur les conférenciers qu’ils invitent, et sur ceux au services desquels il n’est plus nécessairement pertinent de recourir régulièrement pour contribuer à l’édification du peuple de l’Eglise. Sur les fondements qu’ils entendent se donner et ceux qu’ils récusent désormais. Le postmodernisme implique aussi – soyons cohérents – dans un monde à ce point multiculturel et multireligieux, la volonté, le droit et la capacité de s’affirmer face à d’autres, voire les contester si besoin est.»
Ce besoin d’affirmation de soi, qui n’est jamais que la manifestation courageuse d’une Foi, doit aussi se traduire dans les rapports à l’Autre, et aux autres religions. Les pasteurs Fuchs et Glardon osent le dire, et on les en remercie: «Le christianisme réformé de demain, s’il veut perdurer, ne peut ainsi que redevenir plus apologétique et plus polémique qu’il ne l’est aujourd’hui. Il est des compréhensions de la théologie, du pluralisme, du multitudinisme, de la déontologie et de l’éthique, voire de l’oeucuménisme, et du dialogue interreligieux auxquels il convient désormais de s’opposer en toute charité: tout n’est pas égal à tout.»
Les réformés, porteurs d’un message «spécifique et irremplaçable», selon André Gounelle, doivent absolument «retrouver une réelle fierté à le communiquer dans un monde en totale perte de repères. Ils peuvent parfaitement le faire, non de manière déguisée (en évoquant des «valeurs chrétiennes à portée universelle»), mais bien comme disciples de Jésus de Nazareth (reconnu comme Christ), et comme membres d’Eglises qui se savent responsables de partager – à temps et parfois à contretemps – une Parole interpellante de remise en cause et de libération face à toutes les idoles et à tous les asservissements du temps. Paroles débouchant immanquablement sur une éthique.»

Une immense soif de repères

Cette affirmation d’un «message spécifique et irremplaçable» est fondamentale en effet, puisque, comme le soulignent les pasteurs Fuchs et Glardon, notre société souffre d’une dramatique pertes de repères. Nous sommes dans une société «hyperpermissive, dont les modèles structurants (véhiculés par la télévision, les affiches et les magazines) ne sont plus de patriarches bibliques, des héros grecs ou des saint(e)s, mais des people, des traders, des actrices et acteurs de cinéma, des animateurs TV, des footballeurs, idoles d’un moment.»
L’absence de repères n’est pas une libération, car l’individu sans repères et sans valeurs est mûr pour toutes les manipulations. Beaucoup de nos contemporains souffrent profondément de cette perte de repères, preuve en soi l’engouement dont jouissent les mouvements évangéliques, qui précisément proposent des repères – ou le choix du Général Guisan comme Romand du XXe siècle.
C’est à cette soif de sens et de valeurs que les Eglises réformées doivent répondre. Certes, elles se préoccupent beaucoup de la faim dans le monde, et multiplient les oeuvres caritatives; mais la faim de spiritualité de nos concitoyens est au moins aussi dramatique que la pénurie alimentaire en Afrique, et demande des réponses fortes, qui hélas ne viennent pas.

* Editions Ouverture, 2011.

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11:19 Publié dans Politique | Tags : eglise, réformés, protestants | Lien permanent |  Imprimer