08/03/2011

Explosion démographique: notre démocratie est en panne

Dans dix ans, nous serons 100’000 habitants de plus dans le canton de Vaud – presque une ville de Lausanne en plus ! Il s’ensuivra des bouleversements énormes, et une chute de la qualité de la vie. Pourquoi les citoyens ne sont-ils pas consultés sur ces choix, pourtant déterminants ? Sur les grandes options, notre démocratie est en panne.

On vote sur toutes sortes de choses, parfois pas très importantes. Mais on ne vote pas sur les grandes options socio-économiques, celles-là même qui influenceront directement notre destin et notre vie quotidienne: démocratie interdite, trop d’intérêts sont en jeu !

L’explosion démographique qu’on nous promet, soit 10’000 habitants de plus chaque année dans le canton de Vaud (sans compter les clandestins, qui sont nombreux), est une authentique catastrophe. Elle ne résulte pas, comme on voudrait nous le faire croire, d’une sorte de fatalité économico-migratoire à laquelle nous ne pouvons rien, fruit de la mondialisation, de la reprise et du mouvement naturel des populations.

En réalité, cette explosion démographique est délibérément voulue et organisée, par la volonté concordante des milieux politiques – communaux surtout – et des milieux d’affaires. De manière à attirer de nouvelles entreprises et de nouveaux salariés, on bétonne à tour de bras, parce qu’il faut que l’offre précède la demande. Regardez autour de vous: les terrains encore vierges sont piquetés de gabarits et de grues, en plaine comme en montagne, où les immeubles occupés trois semaines par an se multiplient. Et quand les terrains à bâtir viendront à manquer pour implanter encore et encore de nouveaux centres commerciaux, on s’attaquera à la zone agricole, qui déjà fait saliver les promoteurs et les politiciens du côté de Genève. N’ayons aucune illusion: face à la demande, face à l’avidité des communes et des promoteurs, l’agriculture devra plier, peut-être même la forêt: au Chalet-à-Gobet, on construit sur les lisières, voire entre les sapins, sous l’égide d’un syndic autrefois écologiste!

Pour attirer de nouvelles entreprises, supposées contribuer à ce «développement économique» tant célébré par les syndics, on recourt aux phéromones fiscales, un sacrifice que souvent nous payons deux fois: une première fois, parce que ces entreprises sont exonérées d’impôts pour une durée déterminée; une deuxième fois, parce que parfois ces entreprises délocalisent au moment où elles devraient commencer à payer des impôts.

Oui mais, nous dit-on, ces entreprises amènent plein de nouveaux contribuables, et donc c’est tout bénéfice pour l’Etat, c’est bon pour le commerce! C’est à voir: essayer de calculer ce que vont coûter, dans les dix ans à venir, les 100’000 nouveaux habitants du canton de Vaud, en termes d’infrastructures et de services. D’un côté, on aura des salariés plus ou moins bien payés, avec des enfants à charge, et qui donc ne payeront pas beaucoup d’impôts, voire pas du tout. D’une autre côté, ces gens voudront se loger, de déplacer, jouir de soins hospitaliers, de services sociaux – eh oui !

100’000 habitants supplémentaires, cela représente dans les 75’000 logements nouveaux, qui n’existent pas encore; cela représente entre 50’000 et 100’000 voitures supplémentaires sur des routes déjà saturées. Or dans dix ans, il n’y aura pas de nouvelles autoroutes, ni de transports publics en suffisance.

Il y aura quoi, alors ? Il y aura une formidable dégradation de notre environnement – c’est inévitable, quoi que l’on fasse – et de notre qualité de vie. Par exemple, les logements seront toujours plus chers, et toujours plus difficiles à trouver: déjà, de nombreux habitants du canton sont obligés d’aller se loger à Fribourg, à Neuchâtel, en Valais ou en France voisine, bonjour les déplacements. «Pas de problème ! clament les politiciens et les urbanistes qui pérorent leur propagande le matin sur La Première – si complaisante: «On va densifier !» Or ça veut dire quoi, densifier?

Ça veut dire qu’on va construire des immeubles entre les immeubles, des immeubles au milieu des villas (ou de préférence à la place de celles-ci), des tours, des étages supplémentaires, avec vue plongeante sur les appartements voisins – mais ce sera toujours aussi cher. Sous le discours délibérément abscons et séducteur des urbanistes (le citoyen va «se réapproprier l’espace urbain», c’est sûr), se cache un concept qu’on est allé repêcher dans les années 60-70, celui des clapiers d’habitation, où la promiscuité, le bruit et l’insécurité rendent fous. Eh oui ! Braves habitants du Pays de Vaud ! Demain, votre canton ne sera plus celui de Ramuz, de Gilles, de Roud ou de Chessex, ce sera une conurbation cosmopolite qui aura poussé anarchiquement entre Montreux, Yverdon et Genève, sur le modèle de Singapour et de Dubai, où on construira dans la précipitation des routes, des hôpitaux, des crèches, des métros, des parkings, des centres commerciaux – il y en a au bas mot pour plusieurs milliards, la destruction du paysage en prime.

Jusqu’au jour où… Les arbres ne montent pas au ciel, et la croissance n’est pas immuable. Il y a aussi des crises, des récessions, chacun le sait. Que ferons-nous, et que dirons-nous à ces 100’000 immigrants, lors de la prochaine récession ? Sur ce terrain-là, les politiciens et les urbanistes sont moins diserts, et de toute façon ils s’en moquent: seul compte le court terme, encore et toujours. Et quand la bise viendra, on sera à la retraite, bien au chaud avec tout ce qu’on aura accumulé…

De rares politiciens, notamment chez les Verts libéraux, voire cher certains Verts qui osent braver les dogmes fossilisés du Parti, ou encore le syndic de Nyon, Daniel Rosselat, commencent à donner de la voix. Ils demandent qu’on cesse cette absurde chasse aux nouvelles entreprises et aux nouveaux habitants, que l’on s’intéresse aussi un petit peu à la qualité de vie de ceux qui sont là, et à la nature qui nous entoure, si mal en point déjà. Mais ces rares politiciens lucides doivent aller plus loin: ils doivent faire en sorte de rétablir nos droits démocratiques sur les questions qui mettent en cause notre avenir commun, et pas seulement sur les horaires d’ouverture des magasins et les barbecues sur les plages publiques.

Je rêve d’une initiative populaire qui demanderait aux Vaudois: «Acceptez-vous que la population du canton augmente de 10’000 habitants par an ?» Pour qu’au moins, le peuple puisse en débattre.

Philippe Barraud
Commentaires.com

11:48 Publié dans Politique | Lien permanent |  Imprimer

01/03/2011

Lavaux: une protection menacée

Le citoyen vaudois dort tranquille, croyant Lavaux sauvé définitivement: n’existe-t-il pas une législation contraignante? Hélas! Depuis l’inscription de Lavaux au Patrimoine mondial de l’UNESCO, de nombreux enlaidissements sont intervenus, tandis que la mise en valeur du site, avec le label UNESCO, reste inexistante. Le rapport d’un historien de l’art de l’EPFL, le Prof. Pierre Frey, est accablant. Accablant mais nécessaire pour arrêter la casse, c’est pourquoi nous le publions in extenso ICI.

Rapport préliminaire, le document du Prof. Frey a été établi à la demande d’une personnalité italienne proche des milieux de l’UNESCO responsables des sites classés, où semble-t-il on se pose des questions. On verra dans ce rapport que chacun en prend pour son grade: les exploitants viticoles, préoccupés exclusivement d’augmenter les rendements et d’accéder, avec véhicules et machines, jusqu’aux parchets les plus reculés; les services cantonaux, qui laissent faire des travaux réputés «de peu d’importance», tandis que les autorités communales regardent ailleurs, et qui laissent faire des traitements par hélicoptère par-dessus les habitations; l’Etat encore, qui subventionne les dommages commis au site sous l’expression commode d’améliorations foncières.

Ah ! Les améliorations foncières ! Depuis des décennies, sous cette étiquette trompeuse, des montants pharaoniques sont consacrés à l’enlaidissement de la nature vaudoise, à coups de routes en béton rectilignes, d’enfouissement de ruisseaux, de suppression de haies vives. Tout ce qui gêne le mouvement des machines, toujours plus grosses, est impitoyablement détruit et nivelé. Et malheureusement, les choses semblent prendre la même voie à Lavaux, où des chemins séculaires sont détruits pour faire place à de larges routes bétonnées.

C’est ainsi que le Prof. Frey peut écrire : «Le vignoble en terrasse a été endommagé et réduit significativement et substantiellement depuis l’inscription de «Lavaux» au Patrimoine mondial de l’UNESCO.» Il dénonce notamment la construction de routes, de murs massifs en béton armé, recouverts de pierres de provenance exogène, en lieu et place des murs traditionnels de pierre sèche ou partiellement jointoyés, qui jouaient un rôle essentiel pour la végétation et la faune locale. Les nouveaux murs, jointoyés complètement, excluent toute vie.

La publication de ce rapport intervient opportunément au moment où la protection de Lavaux est comme suspendue en l’air pour des raisons politiques – une brèche dont certains entendent profiter. Etat des lieux:

– L’Initiative Franz Weber III a été invalidée par la Cour constitutionnelle vaudoise, sous prétexte qu’elle serait inconstitutionnelle. En réalité, les autorités politiques locales veulent à tout prix empêcher que le peuple puisse se prononcer sur ce texte très contraignant, la réponse étant connue d’avance. Le sort de l’initiative dépend maintenant du Tribunal fédéral, qui dira si le peuple peut se prononcer ou non. Dans certains cas par le passé, le TF a penché en faveur des droits populaires, malgré les incertitudes du droit: peut-être en sera-t-il ainsi cette fois encore.

– La nouvelle loi élaborée par le Conseil d’Etat est actuellement sur le grill du Grand Conseil. Les protecteurs de Lavaux la jugent plutôt bonne, mais elle a peu de chance d’entrer en vigueur. En effet, la commission du Grand Conseil s’emploie activement à la vider de sa substance, et la majorité de la commission est désormais sur cette ligne.

Au final, les Vaudois risquent de se retrouver avec une protection de Lavaux affaiblie ! Ce serait un beau gâchis, et surtout une curieuse façon de remercier les instances de l’UNESCO et de la Confédération, qui ont travaillé à l’obtention de ce label. Il y a plusieurs mois déjà, le directeur de l’Office fédéral de la culture, Jean-Frédéric Jausslin, a rencontré une délégation du gouvernement vaudois, pour s’étonner de l’inertie du canton dans la mise en valeur du label UNESCO. Les mois ont passé, mais rien n’a changé ! Les services de l’Etat n’ont même pas été fichus de mettre en place une signalétique ad hoc, comme l’a fait La Chaux-de-Fonds par exemple. A croire que le label UNESCO ne présente aucun intérêt touristique ! A croire qu’il ne sert qu’à justifier des «aménagements» et un «développement économique» inadéquats – car oui, il y a encore beaucoup de projets de routes et de parkings dans les cartons…

Comme tout site relevant du patrimoine mondial de l’humanité, Lavaux n’appartient pas qu’à ceux qui y vivent et y travaillent. Pour ceux-ci, c’est un privilège qui s’accompagne de responsabilités, en particulier celle de transmettre ce patrimoine intact aux générations futures. Le vieux réflexe consistant à dire: «On est chez nous, on fait ce qu’on veut !» n’est pas défendable. Comme le souligne le Prof. Frey, «malheureusement, l’inscription de Lavaux au patrimoine mondial de l’UNESCO a aiguisé les appétits sans créer une véritable conscience de ce qui la motivait à l’origine.»

Philippe Barraud
www.commentaires.com

06/01/2011

Comment ils ont tué la presse romande

En somme ils ont de la chance, les ados qui feuillettent paresseusement les journaux gratuits dans leur train du matin, et oublient aussitôt ce qu’ils ont vu, voire lu. Ils ne savant pas qu’avant, la presse avait autre chose à offrir que des people, du sport à outrance, des faits divers et un peu de cul. Ils ne savent pas qu’avant, les journaux s’efforçaient d’expliquer le monde, de mettre de l’ordre dans le torrent de l’information, de hiérarchiser ce fatras où se mêlent l’essentiel et le futile. Ils ne savent qu’avant, les journalistes avaient un rôle à jouer dans la conception des journaux, que leur voix avait un certain poids, qu’on les respectait, et qu’ils défendaient une certaine éthique.

Donc, les ados qui feuillettent les gratuits ne savent pas que ce qu’ils ont entre les mains est le fruit honteux d’une longue descente aux enfers de la presse, ravalée par des éditeurs incompétents et sans éthique au rang de prospectus publicitaire, dont le seul objectif est d’offrir aux lecteurs un divertissement suffisant pour qu’ils acceptent docilement de consommer du matin au soir,  y compris bien sûr les produits et services dont les éditeurs sont devenus eux-même les marchands.

Désormais la publicité dicte le contenu des journaux, impose aux rédactions des mises en page humiliantes, exige des articles de complaisance – mais on ne parle plus de complaisance, on parle d’«opérations win-win», c’est beaucoup plus joli, et cela soulage peut-être la conscience du journaliste de service chargé de ces basses œuvres. Même s’il se demande s’il valait bien la peine de faire un master pour en arriver là, aller lécher les bottes d’un annonceur. Mais il ne résistera pas un instant, car il connaît la réponse rituelle des rédacteurs en chef: «Tu fais comme tu veux, mais j’en ai dix derrière la porte qui attendent de prendre ta place.» Variante plus cynique encore, révélée par le livre dont on parle ci-dessous: «Fais comme moi, fais la pute», dit le rédacteur en chef d’un gratuit romand à un adjoint qui manifestait quelque honorable scrupule.

Ce livre qui vient de paraître décrit et décortique avec une tranchante lucidité l’agonie de la presse écrite en Suisse, et en Suisse romande en particulier. Sous le titre «Info popcorn»1 Christian Campiche et Richard Achinger déroulent avec précision l’histoire mouvementée des médias suisses, et fournissent ainsi une vue d’ensemble jamais établie à ce jour. Le constat n’en est que plus accablant. D’une région romande qui s’enorgueillissait d’une diversité de titres probablement unique au monde, on est arrivé à une zone sinistrée, pas très éloignée de la misère journalistique des provinces françaises – d’ailleurs, on retrouve à l’oeuvre le même éditeur ici et là, le Français Philippe Hersant.

De ce livre ressort l’impression que tout cela n’était pas inévitable, et que c’est largement à cause de l’incompétence et de la mégalomanie des éditeurs que la richesse journalistique romande a été vilipendée. La volatilisation soudaine de l’empire Edipresse, vendu dès ce printemps à Tamedia, est exemplaire en ce domaine. Tout comme la disparition de la Gazette de Lausanne, et tout comme celle du Journal de Genève, victimes de l’absence dramatique de professionnalisme des décideurs, et de la petitesse ambiante qui, dans ce coin de pays, sait si bien ruiner les plus beaux projets, juste pour le plaisir de les avoir descendus.

Un autre mérite de ce livre-réquisitoire est de confirmer que les médias, qui exigent sans cesse la transparence chez les autres, sont les champions de l’opacité, de la manipulation et de la dissimulation pour ce qui les concerne. Leur grande chance, c’est qu’aucun journaliste ne serait assez fou pour soulever le tapis et révéler ce qu’il y a dessous – mis à part ceux qui ont gagné chèrement leur liberté en sortant du système, comme les auteurs de ce livre, ou… Commentaires.com.

Il apparaît évident aujourd’hui que la presse écrite ne se relèvera pas de son déclin, mis à part les prospectus publicitaires déguisés en journaux que sont les gratuits. Imprimer et distribuer un journal est devenu trop lourd, trop cher, trop compliqué, trop dépendant de la publicité, comme le drogué dépend de son dealer s’il ne veut pas mourir. Mais où se retranchera donc un journalisme digne de ce nom, c’est-à-dire voué à l’explication du monde et la libre formation de l’opinion, plutôt que vendu à la publicité? Pour Campiche et Aschinger, c’est du côté d’internet que viendra un sursaut. Ils ont probablement raison, mais là aussi, les publicitaires sont à l’affût, et ne manqueront pas d’imposer les mêmes liens de dépendance qu’avec la presse écrite. On le voit déjà: sur certains sites, il est impossible de lire un article sans être importuné par une publicité qui vient se mettre devant – procédé emblématique du sans-gêne d’une industrie totalement dépourvue d’éthique.

Dans leur conclusion, les auteurs écrivent: «Remplis de fonctionnaires qui ne pensent qu’à toucher leur paie à la fin du mois, les états-majors des maisons d’édition gèrent le présent à la manière du brave soldat Schweik. Pas une minute il ne leur viendrait à l’idée de créer les conditions d’une renaissance intellectuelle, un climat propice à l’analyse, à l’enquête, au reportage, au débat d’idées. Le terreau d’un journal qui fait la fierté d’une civilisation. Conditionnés par les roulements des tambours de la grande économie alliée au populisme, ils abdiquent devant l’information facile et le divertissement creux. Les mirages destinés à endormir la capacité de discernement et l’esprit critique. Pendant ce temps, un monde s’écroule. Celui de la presse écrite, tuée par ses comptables.»

De nouvelles plateformes internet vont voir le jour en Suisse romande, comme il en existe déjà d’excellentes en Suisse alémanique, telles Politik.ch. Mais ne rêvons pas: même sur le net, un «vrai journal» coûte cher, et le problème du financement reste entièrement ouvert,  si l’on veut échapper à l’emprise mortelle de la publicité.

1) “Info popcorn”, de Christian Campiche et Richard Aschinger.  Editions Eclectica, Genève.

Philippe Barraud
www.commentaires.com

09:26 Publié dans Politique | Lien permanent |  Imprimer

22/12/2010

La droite vaudoise se tire une balle dans le pied

Commencer un marathon en se tirant une balle dans le pied n’est pas le meilleur moyen de faire un bon résultat. En lançant un référendum contre l’aide aux familles pauvres, à quelques mois d’un marathon électoral, la droite vaudoise savonne la planche sous les pas de  ses propres candidats.

Les mesures décidées en automne par le Grand Conseil pour venir en aide aux familles pauvres qui travaillent, et aux chômeurs âgés, sont parfaitement raisonnables. Ce sont celles-ci pourtant que le référendum attaque. Parmi ces familles pauvres – les fameux working poor –, il y a de nombreuses familles monoparentales, qui sont toujours plus étranglées par l’augmentation incessante des charges, des impôts, des assurances, des transports et du panier de la ménagère: seul le pouvoir d’achat n’augmente pas.

D’un autre côté, il était urgent d’entreprendre quelque chose pour ce qu’on appelle les «chômeurs âgés», autrement dit les femmes et les hommes de plus de 55 ans (voire moins) qui, en raison précisément de leur âge, n’ont aucune chance de retrouver un emploi. C’est une réalité soigneusement occultée, hélas, car peu flatteuse pour les employeurs.

Au total, cette aide viendra au secours de quelque 6′550 citoyens. Elle sera financée par le canton, par les communes, par les employeurs et par les salariés. C’est sur ces deux dernières participations au financement que les partis du centre-droite et les milieux patronaux lancent le référendum. Selon eux, on fait payer aux employeurs et aux salariés des prestations qui, à leurs yeux, devraient être financées exclusivement par l’Etat. L’argument n’est pas très solide: de toute façon, si l’Etat couvrait l’entier de ces aides, les salariés et les employeurs participeraient aussi, par le biais des impôts qu’ils paient. Sachant que la part de ces deux partenaires sera de 0,06% du salaire, on doit bien admettre qu’il ne s’agit pas d’une ponction brutale et scandaleuse: c’est trois francs, pour un salaire de 5′000 francs.

L’effet produit par ce refus d’aider les familles les plus pauvres est désastreux en termes d’image. Les partis de la droite vaudoise vont apparaître comme ceux des nantis qui méprisent les «petits», et refusent toute solidarité à l’égard de ceux qui galèrent, bien qu’ils travaillent. On leur prêtera aussi, non sans raison, des raisonnements spécieux puisant à des sources contestables, genre Marie-Antoinette et Nicolas Sarkozy: ils n’ont pas assez pour vivre? Ils n’ont qu’à travailler plus! Sans dire comment s’organiser pour le faire quand on est une mère seule, ou comment ne pas torpiller son propre CV par la seule mention de la date de naissance…

Le tour de vis imposé à l’assurance-chômage, dès 2011, va envoyer un grand nombre de Vaudois à l’aide sociale. En ce sens, le canton avait le devoir de prendre des contre-mesures pour amortir le choc; il l’a fait, et bien fait. Avec ce référendum, la droite vaudoise a manifestement été manipulée par les milieux patronaux, qui lui ont fait miroiter un bon moyen de se profiler avant les élections, elle qui a tant de mal à exister face à l’UDC. En réalité, c’est un très mauvais moyen de se profiler. Les stratèges de la droite, hélas, n’ont pas vu le piège. Une balle dans le pied, on le répète. Peut-être même dans les deux pieds…

Philippe Barraud
www.commentaires.com

09:32 Publié dans Politique | Lien permanent |  Imprimer

27/10/2010

Le Général Guisan, un héros moderne inattendu

Deux nouveaux livres incontournables, autour du Général Guisan, viennent de paraître en cette fin d’octobre, témoins de l’intérêt renouvelé qui se manifeste autour de ce grand personnage de l’Histoire suisse.

Un premier témoignage en a été donné ce printemps, à travers le succès populaire phénoménal du livre de Jean-Jacques Langendorf et Pierre Streit, Le Général Guisan et l’esprit de résistance (Cabédita). Aujourd’hui, ce sont deux livres fort différents qui paraissent. Le premier est dû à un journaliste et historien alémanique, Markus Somm, Général Guisan – Résistance à la mode suisse (1), un livre qui en est à sa troisième édition en Suisse alémanique, où les jeunes ont été emballés; le deuxième est la réédition d’un ouvrage devenu introuvable, PC du Général, de Bernard Barbey, augmenté de Aller et retour – Journal pendant et après la « drôle de guerre », du même Bernard Barbey (2).

Rédacteur en chef de la Basler Zeitung, Markus Somm a entrepris cette nouvelle biographie à la lecture du Rapport Bergier, sous le coup de l’indignation: «Si on s’en tient au Rapport Bergier, écrit-il en préface, le Général Guisan est une note en bas de page de l’Histoire. Et le Réduit un vulgaire épisode. Cela correspond-il à la réalité ? Non. (…) Le Général n’a pas mérité ça. Il ne fut pas un simple figurant de la Seconde Guerre mondiale, l’un des ces personnages interchangeables qui semblent faire partie du décor. Il a tenu au contraire le rôle principal. Le Général Guisan est la personnalité de l’histoire suisse la plus importante du XXe siècle. L’homme de qui tout dépend.»

Féru de la manière anglo-saxonne de raconter l’Histoire, Markus Somm parvient, grâce aux qualités littéraires de son texte, à tisser un récit passionnant, truffé de citations, d’anecdotes et de détails significatifs. Il déploie aussi un beau talent de mise en scène, notamment lorsqu’il met en miroir le discours défaitiste de Marcel Pilet-Golaz, président de la Confédération, le 25 juin 1940, et le fameux Discours du Grütli de Guisan qui suivit le 25 juillet, en cet été de tous les dangers (l’armée française vient d’être écrasée).

Somm souligne admirablement tout ce qui sépare les deux hommes, et ce qu’ils représentent: l’un politicien hautain, imbu de lui-même, qui ne comprend rien au peuple suisse, et parle aux auditeurs abasourdis de la radio de «renaissance intérieure», et laisse entendre que la démocratie a fait son temps. Somm procède à une analyse serrée du discours, et des réactions qu’il a suscitées. En particulier celles des médias, tentés par l’alignement sur l’ordre nouveau qui se dessine, mais aussi celle des officiers conjurés – en fait de vrais patriotes – qui, avec l’énigmatique Hans Hausamann, préparent un putsch sous le nom de Nidwalden, décidés à résister à tout prix à la menace allemande si la Confédération baisse les armes. Ils n’ont plus confiance en Guisan, qui n’a pas pipé mot depuis le discours de Pilet-Golaz.

Mais le 25 juillet sur le Grütli, Guisan remet spectaculairement les pendules à l’heure, et fonde, en vingt minutes décisives, devant des officiers sceptiques (surtout les Alémaniques), l’esprit de résistance qui marquera tout son règle de Général. Les hommes ont entendu «l’appel mystérieux qui monte de cette prairie». Il a eu l’intuition de biffer, dans le discours écrit par Barbey, tous les aspects politiques, pas complètement étrangers aux propos de Pilet-Golaz. Remis à la troupe, un résumé du discours opère un retournement de l’opinion, insuffle un nouvel espoir, et Guisan devient, note Somm, « une sorte de gouvernement d’urgence. Un paradoxe. Guisan, qui se refuse à toute déclaration politique, devient de fait un général politique. (…) Au fond, le courtois général ne fait que réveiller l’esprit de résistance qui sommeillait au sein de la population.»

«Guisan est un phénomène, note Markus Somm. Non pas parce qu’il est un homme exceptionnel – ce n’est pas le cas – mais parce qu’un pays comme la Suisse l’a choisi pour héros. La vie de Guisan en dit plus sur la Suisse que sur lui-même.» Guisan n’appartient pas à la catégorie des parvenus et des outsiders que sont les nouveaux dictateurs; il est issus de ce que Somm appelle les anciennes élites, à l’image de Mannerheim en Finlande, et de Churchill en Angleterre. «Lorsqu’il est élu général, la carrière de ce philanthrope touche déjà à sa fin. Un homme courtois, déjà âgé, et qui semble un peu désuet. Alors que les nouveaux dictateurs avalent les autoroutes dans leurs puissants bolides, Guisan préfère seller son cheval.»

***

PC du Général est un livre à la fois passionnant, et très agréable à lire. Avant d’être chef de l’état-major particulier du Général Guisan, Bernard Barbey était un écrivain, éditeur à Paris, et ce passé littéraire fait merveille dans son journal – exercice souvent sec par nature. Aux côtés du lieutenant-colonel Gonard, Barbey fait partie de ces intellectuels brillants et efficaces dont Guisan a su s’entourer. Biographe de Guisan, Willy Gautschi le décrit comme «maître à penser le plus indispensable du Général. (…) Par ses dons d’analyse, ses vastes connaissances et son talent d’organisateur, il se révéla bientôt indispensable.»

La belle préface de Jean-Jacques Langendorf souligne l’importance de ce personnage, que la guerre a profondément transformé. Elle met aussi en évidence le style littéraire naturel de Barbey qui, a de très nombreuses occasions, enrichit son journal de descriptions brèves et poétiques qui permettent au lecteur de planter le décor, dans une existence incroyablement mouvementée où, avec le Général, il est perpétuellement en route, auprès de la troupe et de ses chefs. Il y a quelque mérite: Barbey écrit souvent sur ses genoux, en train ou en voiture, à toute heure du jour et de la nuit.

Sous la date du 4 avril, Barbey, à la fin d’une sortie à cheval, raconte: «Sur le chemin du retour, je croise parfois le bateau qui descend à reculons vers le lac, ses vieilles roues à palettes battant mollement l’eau verte; ou bien je fais une rencontre: c’est une vénérable dame française, fixée à Interlaken, avec son chapeau perché, sa guimpe et son ombrelle; on dirait une apparition du faubourg Saint-Germain 1910. Je la salue; elle me répond avec un sourire cérémonieux et un grand geste de l’ombrelle. Ce paysage archaïsant, ces petites rues, ces chalets d’Interlaken, où l’on brosse et rince du matin au soir, ces jardinets où l’on cultive gravement des tulipes, quel décor bizarre pour accomplir notre tâche, pour concevoir la bataille moderne que nous ne devons pas nous lasser de préparer, jusqu’à la fin!»

Ce mélange de notations documentaires très précises et d’épanchements littéraires, parfaitement maîtrisé, fait merveille, comme dans cette page du 11 mai 1944, dans les bois de Zwieselberg: «A trois heures du matin, je me lève et reprends ma tournée. Secoué quelques hommes qui, sans être vraiment endormis, s’engourdissent à leur poste de combat. Mais l’ensemble est très attentif, un peu dépaysé comme il se doit, piqué au jeu, parfaitement dévoué. Maintenant, au silence que rompaient seuls le bruit de mes pas, des fougères et des buissons froissés et le cri de quelques oiseaux nocturnes, succède peu à peu le gazouillis qui précède l’aube. La haute futaie s’éveille sous les nuages de plomb.»

On comprend aisément que PC du Général ait été bien accueilli lors de sa parution, en 1946, qui révélait aux Suisses sortant de la guerre les ressorts intimes de l’armée, de l’Histoire et des hommes qui l’ont faite. Lorsqu’il raconte la rencontre de Masson et de l’Allemand Schellenberg, on a l’impression d’y être; et combien étonnant est ce dialogue entre Barbey, l’ancien éditeur parisien, et un Drieu La Rochelle désabusé qui est venu le voir! Mais de ce journal émane surtout la stature du Général, qui s’impose d’elle-même au fil des pages, sans la moindre hagiographie de la part de l’auteur.

1) Somm, Markus: Général Guisan – Résistance à la mode suisse. Traduction de Marie Zanetti-Abbet. Stämpfli Editions SA, Berne.
2) Barbey, Bernard: PC du Général – Journal du chef de l’état-major particulier du Général Guisan. Cabédita, Bière.

Philippe Barraud
www.commentaires.com

11:43 Publié dans Politique | Lien permanent |  Imprimer

25/10/2010

La francophonie? Un syndicat mondain

Maintenant que les lampions sont éteints, on est en droit de se poser la question: à quoi sert au juste la francophonie?

La question se pose tout naturellement puisque, à notre connaissance du moins, il n’y a pas de grands raouts de la germanophonie, de l’italophonie ou de la russophonie. Pourquoi les francophones, et eux seuls, éprouvent-ils donc le besoin de se rassembler en une sorte de syndicat, ou dans une coalition de défense hargneuse, par rapport à un ennemi qui n’est jamais nommé, et alors que leur langue n’est pas menacée en tant que telle?

Rien n’indique en effet que le français soit sur le déclin, au contraire: le nombre de locuteurs, comme un dit en un mot plutôt laid, est en constante augmentation, grâce en particulier à l’Afrique. De la même manière, on ne voit pas que les pays et régions traditionnellement francophones abandonnent le français, à l’exception minuscule du Val d’Aoste, mais c’est une vieille histoire.
C’est probablement une question de prestige. Les dirigeants francophones, qui ne maîtrisent pas les autres langues puisque tout le monde devrait parler français, sont vexés – même la néo-francophone Doris Leuthard a fait semblant de l’être. Depuis le XVIIIe siècle, le statut du français n’a cessé de se réduire. C’était alors la langue diplomatique, et celle de l’aristocratie européenne, celle qu’il fallait connaître pour paraître. Tempi passati. Il est inutile de pleurer sur cette gloire disparue, puisqu’elle ne reviendra pas. De même qu’il est probablement inutile de célébrer la grande messe du français tous les quatre ans, puisque cela non plus ne sert à rien. Du moins, à rien qui aide vraiment la langue française.

Pour le reste, notre confrère Pascal Décaillet l’a joliment résumé dans le Giornale del Popolo: «La francophonie? Elle sert à engraisser, précisément, une nébuleuse d’improbables et d’inutiles, la Sainte-Alliance des cocktails, ceux qui jacassent et qui pérorent. Ils ne disent rien. Mais ce néant, ils l’expriment en français, s’il vous plaît. Le français: Dieu sait si nous aimons cette langue, qui est nôtre, nous les Suisses romands, comme les Français, les Belges, les Québécois, les Algériens, les Sénégalais. Mais Dieu sait, aussi, s’il convient de se méfier comme de la peste de ce conglomérat de petits copains, de réseaux de la France post-coloniale, de suppôts du Quai d’Orsay, d’universitaires en fin de carrière, de journalistes qui ne pratiquent plus: oui, c’est cela, la francophonie. Et les pires, ce sont les défenseurs de la langue française. Ils ont de cette dernière une conception figée, fossilisée, paléolithique. Ils voudraient qu’on la parle comme dans des traités de grammaire du dix-neuvième siècle, détestent les apports de l’extérieur, vomissent l’anglicisme, veillent sur la langue comme des Gardes rouges. Oui, c’est aussi cela, la francophonie.»

Comme pour illustrer ce dernier propos, l’écrivain Etienne Barilier écrivait récemment dans Le Temps tout ce qu’il fallait à un francophone pour être digne de sa langue, et réussir à se projeter dans le passé et dans l’avenir: «Il y faut des ressources puissantes, et d’abord des ressources verbales: pour que notre futur prenne forme, pour que notre passé ne sombre pas dans le chaos, il faut des mots justes, des images exactes, des nuances généreuses, des constructions limpides. Il faut un langage d’une parfaite précision, d’une attirante beauté, afin que se dresse devant nos yeux la mémoire que nous voulons honorer, la réalité que nous voulons créer.»

Il n’est pas sûr que ce discours, profondément élitaire, soit d’un grand secours au francophone lambda, d’origine ou immigré, qui n’a pas nécessairement les ressources langagières et grammaticales de l’écrivain, du philosophe, voire de Marc Bonnant. N’a-t-il donc pas droit à l’évocation du passé, ou à l’invention de l’avenir, avec les mots qu’il peut?

Bien, dira-t-on, mais ne doit-on pas veiller au moins à conserver notre culture francophone, tellement mise à mal par des «créatifs publicitaires» (sic) qui, en Suisse, ont adopté depuis longtemps l’anglais comme support de leurs messages, par paresse et par souci d’économie? Christophe Gallaz s’inquiétait récemment de voir que, selon lui, l’uniformité gagne notre pays, puisque tout est identique, de Bienne à Genève, et de St-Gall à Péry-Reuchenette. Grave erreur! S’il sortait un peu de son ghetto urbain, mondain et informatique pour aller respirer le grand air du pays, et mettre ses mocassins griffés dans la réalité, voire dans la beuse, il verrait que le seul point commun entre les habitants de ces régions, c’est de subir les publicités débiles et en anglais d’Orange, de Swisscom et de quelques autres acteurs économiques incultes. Pour le reste, il verrait que les gens continuent à avoir leur accent local, leurs valeurs et leurs us et coutumes. S’il allait, comme moi, arpenter le Muotathal, la Maggia, le Val d’Hérens et les autres innombrables merveilles de la Suisse, il verrait que les gens sont encore eux-mêmes, différents et authentiques, et qu’ils se f… pas mal des crottes publicitaires mentionnées plus haut. Pour la bonne raison que, comme la majorité des Suisses, ils ne parlent pas anglais! La publicité, ce n’est pas (encore) le réel des Suisses.

La seule chose que nous puissions faire pour assurer l’avenir du français, c’est de nous efforcer de l’utiliser de manière convenable, non pas par rapport à d’autres langues supposées menaçantes, mais par rapport au français lui-même. L’autre jour à la Radio suisse romande, le directeur d’une grande entreprise valaisanne (Provins) martelait qu’il voulait «solutionner les problématiques.» J’ai cru comprendre qu’il entendait résoudre des problèmes.
A ce stade de massacre du français, j’aimerais autant qu’il s’exprime en anglais…

Philippe Barraud
www.commentaires.com

15:06 Publié dans Politique | Lien permanent |  Imprimer

20/10/2010

Maurer, Gamelin, Stuxnet

«Les systèmes informatiques de l’armée suisse sont de loin les mieux protégés du monde», a déclaré Ueli Maurer dans une interview au Matin, qui lui fait dire qu’en matière de cyber-guerre, «nous sommes les meilleurs!» Désolé pour la vulgarité du mot mais elle s’impose: un ministre de la défense n’a pas le droit de dire des conneries pareilles.

Cela d’autant plus qu’il en profère quatre en une seule phrase. Démonstration.

● Premièrement, on ne sait pas sur quelles études comparatives et sur quelles statistiques M. Maurer fonde cette affirmation prétentieuse. Et pour cause: la cyber-guerre est une guerre particulièrement sale et sournoise, et dans un domaine aussi secret, aussi soumis à toutes sortes de manipulations, les informations fiables sont quasi inexistantes. Donc, toute comparaison relève de l’amateurisme, de l’imagination ou de l’auto-persuasion, à la manière du Général Gamelin. En 1940, le commandant en chef de l’armée française se contentait d’affirmer que son armée était la meilleure du monde, plutôt que de la préparer au conflit. On sait ce qu’il en advint: elle fut balayée en quelques semaines.

Peut-être bien que la sécurité des systèmes informatiques de l’armée suisse est fortement verrouillée. Mais à ce niveau, le danger ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur: l’homme est toujours le maillon faible, le traître est statistiquement presque toujours à l’intérieur de l’institution: les banques suisses ne nous contrediront pas, dont les données secrètes filent à l’étranger. Tous les systèmes de protection n’arrêteront jamais l’individu cupide, ou animé par un esprit de vengeance, qui veut arriver à ses fins.

● Deuxièmement, M. Maurer ne s’y serait pas pris autrement s’il avait voulu lancer un défi aux pirates informatiques, qu’il s’agisse d’amateurs isolés, de réseaux maffieux internationaux, ou d’agences gouvernementales de l’ombre. En cela, M. Maurer a clairement mis en danger la sécurité de l’armée suisse, en disant aux pirates: «Venez-y si vous osez!» Ce n’est pas très responsable, parce qu’ils vont y aller.

● Troisièmement, M. Maurer paraît ignorer que les autres pays ne sont pas restés les bras croisés, mais disposent de moyens incommensurablement plus puissants et étendus que ceux de nos aigles en gris-vert. Prenons pour seul exemple le Réseau Echelon, qui écoute l’ensemble des échanges de la planète en temps réel (donc y compris vos e-mails, vos téléphones, vos transactions bancaires, et même les communications de M. Maurer avec son état-major). Echelon emploie, dans sa seule base de Fort Meade, siège de la National Security Agency (NSA), plus de 20′000 personnes. On veut bien admettre qu’ils sont forcément moins forts que nos cyber-soldats, mais quand même: ce ne sont probablement pas des manches.

● Quatrièmement, M. Maurer manifeste la dangereuse assurance de celui qui croit avoir tout prévu. Or, en tant que ministre de la défense, il devrait savoir qu’un Etat ou une institution a toujours un coup de retard face à ceux qui veulent l’attaquer: aux échecs, on dirait qu’il a les noirs, et non les blancs, qui ont le privilège de l’initiative. Depuis quelques mois, les meilleurs spécialistes de la lutte contre la cyber-criminalité s’arrachent les cheveux pour comprendre le fonctionnement du virus Stuxnet. Selon les experts de la société spécialisée Symantec, qui lui a consacré un dossier il y a quelques jours (1), Stuxnet est l’un des virus les plus complexes jamais étudiés. Il est invisible, et s’attaque non pas aux ordinateurs individuels, mais aux systèmes de pilotage des grandes installations industrielles. Jusqu’ici, deux pays ont été particulièrement touchés, notamment dans leur industrie gazière: l’Iran et l’Indonésie. Les installations les plus infectées sont celles qui utilisent le software Siemens Step 7. Mais plusieurs autres pays ont été attaqués aussi, comme la Corée du Sud et les Etats-Unis.

Stuxnet, qui se reproduit et se diffuse spontanément, vise à reprogrammer, puis à prendre le contrôle des systèmes de régulation de ces installations, dans le but évident de les saboter, en fonction des objectifs des attaquants. Ceux-ci maîtrisent dès lors le tableau de bord de ces complexes industriels, et agissent au moment qu’ils décident. On peut imaginer ainsi qu’ils prennent le contrôle d’une centrale nucléaire, d’un grand barrage alpin, d’un centre hospitalier, d’une raffinerie de pétrole, ou d’un système de contrôle aérien. Pas besoin de faire un dessin pour réaliser l’extrême danger que constitue ce virus et sa capacité de nuisance, dont on ne sait toujours pas d’où il vient, ni qui l’a inventé.

Mais les Suisses peuvent dormir tranquilles: Ueli Maurer l’a dit, nous sommes les meilleurs! Nul doute que le Sheriff Maurer a déjà réglé son compte à l’affreux Stuxnet…

1) Pour télécharger le dossier:

www.commentaires.com

15:23 Publié dans Politique | Tags : stuxnet, maurer | Lien permanent |  Imprimer

11/10/2010

La zone agricole en péril

La tentative, à Genève, de déclasser une vaste zone agricole pour bâtir des logements sera suivie attentivement dans d’autres cantons, où la frénésie de bétonnage ne désarme pas.

Si ce coup de force réussit, fût-ce sous le prétexte supercool de créer un éco-quartier (mais quel promoteur malin ne construit pas des éco-quartiers aujourd’hui ?) il est à craindre qu’une digue importante ne soit rompue et que, dans toute la Suisse, toutes sortes d’intérêts ne s’y engouffrent. Après tout, diront nos politiciens la bouche en cœur, chaque jour des exploitations agricoles disparaissent, il faut donc reconvertir ces surfaces en logements que la population réclame…

Mais est-ce que la population les réclame vraiment? On pourrait aussi soutenir que ces logements sont construits pour des habitants qui ne sont pas encore là, mais que l’offre de logements neufs encouragera à immigrer en Suisse. Il n’y a de pénurie de logements que parce que les autorités politiques et les milieux économiques créent volontairement des appels d’air, les uns en favorisant le bétonnage du pays (appelez ça construction de logements si vous voulez), les autres en attirant des travailleurs bien moins chers que les Suisses, qu’il s’agisse d’emplois très qualifiés ou non qualifiés.

Dans le domaine de la biodiversité, la Suisse est un assez mauvais élève. Des espèces disparaissent avec une redoutable constance, sans surprise, puisque c’est la conséquence logique de la destruction des habitats naturels. Logements, centre commerciaux, installations sportives pharaoniques, routes et autoroutes, espace de détente… tout contribue à rendre la vie invivable pour la faune et la flore. Et ce n’est pas en les confinant dans d’étroites réserves, voire dans des zoos et des parcs d’attractions, que l’on parviendra à freiner le déclin de la biodiversité. Le malheur est qu’elle est systématiquement considérée comme un critère subsidiaire, dont on tiendra compte seulement si elle n’entrave pas l’activité économique.

Les attaques contre la zone agricole doivent être combattues dans le cadre d’une réflexion écologique globale. Certes, l’agriculture suisse n’est pas forcément un modèle de respect de la nature (notamment la viticulture), mais au moins elle préserve le paysage.  Encore que le volontarisme de certains produise des résultats impressionnants: la vallée de l’Hinterrhein, aux Grisons, est une vallée entièrement vouée à l’agriculture bio, grâce à la volonté commune d’une quarantaine d’agriculteurs, tous d’accord de jouer le jeu, dans une région de montagne où leur métier demande beaucoup de sueur et d’engagement.

Il n’y a en somme qu’un problème écologique vraiment sérieux, autrement dit qui conditionne tous les autres, c’est l’explosion démographique. Cela vaut pour la Suisse comme pour la planète entière, puisque celle-ci compte à peu près trois fois plus d’habitants qu’elle n’en peut supporter sans détruire son capital. Mais parler de démographie est interdit, comme l’a montré une récente conférence de l’ONU supposée réfléchir sur les grands enjeux écologiques. C’est un tabou inébranlable.

Notre société se targue de briser les tabous, comme disent les médias étourdis. Mais en réalité, elle ne brise jamais que des tabous anodins, ou tombés depuis longtemps, typiquement en matière de mœurs et de sexualité, pour en créer de bien plus dangereux, comme en matière de liberté d’expression, ou de problèmes environnementaux.

Parler de surpopulation en Suisse est un néo-tabou particulièrement fort, et les rares politiciens qui se hasardent à s’interroger, Verts compris, se font sèchement remettre en place. C’est pourtant un problème fondamental, dont nous allons mesurer avec de plus en plus de douleur les effets colatéraux, qu’il s’agisse de questions liées à l’environnement et à la qualité de la vie, déjà en chute libre, ou de questions socio-économiques liées à une immigration débridée, encouragée par des salaires élevés (en comparaisons européennes),  l’offre de logements neufs, et une législation résolument laxiste.

Curieusement, l’avis des citoyens n’est jamais sollicité sur ces choix de fond, qui pourtant les touchent au quotidien. Il sera intéressant de voir, avec l’initiative de Pro Natura pour le paysage, qui propose un gel des zones à bâtir pour 20 ans (au reste surdimensionnées), si les Suisses suivent leurs autorités dans leur perpétuelle fuite en avant, ou s’ils refusent de transformer le Plateau suisse en un Osaka européen.

Philippe Barraud
www.commentaires.com

09:51 Publié dans Politique | Lien permanent |  Imprimer

01/10/2010

Leuthard: la Dame de fer contre les parasites

La longue intervention de Mme Doris Leuthard, dimanche sur La Première, pour commenter la votation de la révision de la loi sur le chômage, a été reçue comme une gifle par beaucoup de Romands et de chômeurs, les mauvais élèves de la Confédération.

C’était choquant, mais guère surprenant. Notre Dame de fer est une technocrate au coeur sec. Seuls comptent pour elle les chiffres et les statistiques, l’élément humain est totalement subsidiaire.

Ainsi, dans son discours, elle a constaté que la situation économique était excellente, et par conséquent exclu toute concession pour les cantons romands qui souffrent du chômage, qu’il s’agisse d’un moratoire pour l’entrée en vigueur de la loi révisée, ou de mesures cantonales particulières pour les plus touchés.

Non sans fierté, Mme Leuthard a proclamé que dès le 1er janvier 2011, tous les chô- meurs seraient traités de la même manière, de Genève à Appenzell. Vive le fédéralisme!

Les chômeurs, et les cantons touchés par le chômage, n’ont d’autre choix que d’obéir à notre Thatcher nationale: vous n’avez qu’à travailler, dit-elle aux premiers; vous n’avez qu’à créer des emplois, dit-elle aux seconds, avec un peu d’agacement dans la voix, façon Marie-Antoinette entendant les rustres qui réclament du pain.

Voici donc qu’au Conseil fédéral, c’est une élue du PDC, un parti dont on attend éventuellement une certaine attention à la dimension humaine des choses, qui s’érige en leader du néolibéralisme le plus carnassier, celui qui vise à éliminer tous ces parasites qui sucent le sang de l’Etat, c’est-à-dire, entre autres, les agriculteurs, les chômeurs, et demain les retraités AVS.

Mme Leuthard oeuvre fermement à la disparition de la paysannerie suisse, accusée d’être responsable du prétendu «îlot de cherté» suisse. Elle est en passe de réussir: il aura disparu lorsque, ayant liquidé la production de céréales panifiables, nous achèterons notre pain précuit en Pologne, et notre lait à 40 centimes en Nouvelle-Zélande.

Je me plais à imaginer Mme Leuthard dans l’armure de saint Martin de Tours. Au lieu de partager son manteau avec le pauvre hère qui crève de froid, elle lui dit: «Les statistiques montrent que la situation économique de l’Empire romain est excellente, donc tu n’as qu’à travailler!»

Et elle tourne les talons, en se drapant dans son beau manteau d’alpaga. Et le pauvre hère, rasséréné par la bonne santé de l’Empire, crève de froid aussi sec, bien entendu.

Philippe Barraud
www.commentaires.com

07:54 Publié dans Politique | Lien permanent |  Imprimer

24/09/2010

Conseil fédéral: la faute du PLR

Le PLR a «tué» sa meilleure candidate pour satisfaire le lobby de l’économie. Nous voici aujourd’hui avec deux Hans-Rudolf Merz au Conseil fédéral!

On a pu voir dans la presse une photo de M. Johann Schneider-Ammann célébrant son élection au Conseil fédéral au volant d’un… rouleau-compresseur. Ah! Le joli symbole! Est-ce la préfiguration du régime que le nouveau ministre des finances va appliquer à la Confédération?

Mais il n’y a pas de quoi rire. L’élection de M. Schneider-Ammann résulte d’une faute historique du Parti libéral-radical, une faute qu’il payera longtemps en termes d’image et d’insuccès électoraux. Avec Mme Karin Keller-Sutter, le PLR disposait d’une candidate vraiment exceptionnelle. Il en a eu peur, comme les autres partis en ont eu peur. Trop brillante, trop habile, trop claire dans ses convictions – tout le contraire des souris grises que chacun souhaite au gouvernement, sous prétexte de concordance et de collégialité. Une très forte personnalité au Conseil fédéral fait forcément de l’ombre aux autres membres du collège, et par conséquent personne, dans l’Assemblée fédérale, n’a intérêt à ce que des politiciens et des politiciennes de ce calibre arrivent au responsabilités.

S’il fallait une nouvelle preuve de la perversité du système par lequel les conseillers fédéraux sont élus, nous l’avons. Et c’est pourquoi une élection populaire du gouvernement, qui pose moins de problèmes qu’on veut bien le dire, serait certainement moins entachée de combines, de coups fourrés, d’occasions manquées et de placement de produits, comme on dit au cinéma.

Placement de produits? Il faut bien le reconnaître, M. Schneider-Ammann n’est pas une bête politique, et pas davantage un visionnaire: c’est avant tout l’homme d’économiesuisse – d’ailleurs il en est le vice-président, comme il est le patron de l’industrie des machines. En le lançant délibérément dans les pattes de Mme Keller-Suter, le PLR savait très bien ce qu’il faisait: il n’a pas voulu, comme il le prétend pour les imbéciles qui ont la naïveté de le croire, «offrir un choix à l’Assemblée fédérale»; il a simplement payé son écot à économiesuisse, qui a tout lieu aujourd’hui d’être satisfaite: ses intérêts seront défendus au plus haut niveau.

Quel gâchis! Quelle misérable image la classe politique donne ainsi au citoyen. Et quelle hypocrisie! Nos politiciens sont de vrais Français moyens: iles exigent des changements profonds, mais en même temps, ils empêchent efficacement toute réforme et tout changement. A longueur d’année, ils se plaignent que ce n’est plus possible et qu’un changement s’impose. Mme Isabelle Moret, vice-présidente du PLR, nous l’a encore servi à la radio mercredi: «il faut que ça change, on ne peut pas continuer comme ça». Mais alors, pourquoi son parti fait-il tout pour que précisément, on continue comme ça?

Le PLR s’est mis dans un mauvais cas – et le pays avec au passage, mais qui s’en soucie? Il se retrouve aujourd’hui avec deux représentants au Conseil fédéral qui, objectivement, sont sans doute de bons administrateurs, mais pas des hommes politiques de forte carrure, pas des inventeurs d’avenir, par des leaders charismatiques. Nous avons aujourd’hui deux Hans-Rudolf Merz au lieu d’un, en quelque sorte… Pour le PLR, le problème est que les autres partis ne l’attendront pas, et ne se feront pas faute de mettre en avant leurs ténors, plutôt que de les briser, comme sait si bien le faire le PLR. Le Parti socialiste a réussi à faire élire Simonetta Sommaruga au Conseil fédéral, et ce n’est pas une petite pointure; demain, il pourrait placer Pierre-Yves Maillard, à condition bien sûr que les autres partis ne lui fassent pas barrage au profit de quelque pâle politicien consensuel, de peur qu’il n’écrase le reste du collège.

Veillons à ce qu’il ne s’agisse pas d’une nouvelle occasion manquée. Le Vaudois a toutes les capacités pour être un leader au sein du Conseil fédéral, ce qui permettrait à notre canton de renouer avec une belle tradition d’hommes de premier plan propulsés à la tête du pays.

Voilà que des sourcils se soulèvent… Non, nous n’avons n’a pas viré socialiste, mais il faut savoir reconnaître et soutenir, dans ce canton, les rares personnalités politiques qui émergent et qui promettent, même si leurs idées nous sont parfois contraires. Dans un autre siècle, on nous fit bien des misères pour avoir soutenu, dans un quotidien libéral, la candidature du radical Jean-Pascal Delamuraz. Qui avait raison, qui avait tort?

Philippe Barraud
www.commentaires.com

12:01 Publié dans Politique | Lien permanent |  Imprimer