19/01/2015

Un milliard quatre cents millions d’ennemis

Avec l’affaire Charlie Hebdo, François Hollande a gagné vingt points de popularité. La France, elle, a gagné un milliard quatre cents millions d’ennemis. Bravo…

Les médias français découvrent avec un certain effarement l’ampleur de la vague de fureur déclenchée dans le monde musulman par la caricature de Mahomet à la une des 7 millions d’exemplaires  de Charlie Hebdo. Ils se rassurent en se disant que certaines de ces manifestations ne sont pas spontanées, comme en Tchétchénie. Mais qu’est-ce que cela change ? Et surtout, cela dispense-t-il la société française de mener une réflexion a posteriori sur l’attitude de ses dirigeants dans cette affaire ?
En particulier, le confort des rédacteurs de Charlie Hebdo justifiait-il que des Chrétiens soient massacrés au Niger, et que des dizaines d’églises partent en fumée ? Justifiait-il que, tout autour de la planète, on brûle des drapeaux français ? Justifiait-il que, à Gaza et dans plusieurs pays, les résidents français doivent rester cloîtrés chez eux, sous peine de se faire égorger ?
La grande faute des dirigeants français, et du président en particulier, est d’avoir pris fait et cause pour un journal satirique devenu au fil des jours un emblème de la France – ce qui est un comble pour une publication foncièrement opposée à tout pouvoir. Défendre la liberté d’expression est une chose nécessaire, mais l’incarner dans une seule publication qui fait de la provocation gratuite son fonds de commerce, était d’une absolue maladresse.
Le Pape François a raison: «Celui qui insulte ma mère reçoit mon poing sur le nez». Par là, il signifie que l’on ne peut pas impunément insulter plus d’un milliard d’individus sans en assumer les conséquences. On peut trouver cette susceptibilité excessive ou absurde, mais cela n’autorise personne à insulter les convictions de qui que ce soit. Si on demande le respect des idées de Charlie Hebdo, on doit réciproquement exiger le respect des convictions de chacun.
Il faut remettre les choses à leur place. En alignant les caricatures de Mahomet, Charlie Hebdo n’avait qu’un seul but – passez-moi l’expression: «Faire ch… les musulmans». Rien de plus, rien de moins. Triste combat, infantile ambition, il faut bien le dire. Pendant des années, ils ont réservé le même sort aux catholiques, mais comme ces provocations ont fini par tomber à plat, ils se sont retournés vers une partie de la population plus sensible au blasphème.
On peut se demander quelle est la motivation profonde de ceux qui tiennent à pouvoir blasphémer à tout prix – vieux combat un peu rance de post-soixante-huitards. Une exploration psychanalytique nous en apprendrait beaucoup sans doute… D’ailleurs, il n’y a que les athées intégristes et les dévots de la laïcité pour revendiquer ce droit. La France ne va-t-elle pas jusqu’à envisager une loi pour garantir le droit au blasphème ? Ainsi, comme il existe un droit à l’éducation et un droit à la santé, il existerait un droit au blasphème, soudain devenu une nécessité vitale à l’individu? Et sans quoi la liberté d’expression disparaîtrait ?
La France est en plein délire post-traumatique. Au lieu de s’acharner à défendre une cause peu défendable et à jeter de l’huile sur le feu, ses dirigeants feraient infiniment mieux de prendre la mesure de l’hostilité, profonde et durable, que la France a fait naître contre elle dans le monde, hostilité qui aura inévitablement des conséquences à la fois sur le territoire national, et pour les Français installés à l’étranger, et pour ses activités économiques dans le monde.
Parallèlement, elle doit veiller à recoudre la fracture béante qui traverse le pays, et dont on s’avise enfin, à l’occasion des assassinats abjects qui ont eu lieu. Cette fracture est particulièrement visible, et douloureuse, dans les écoles: lorsqu’une enseignante demande à ses élèves qui est français, moins de la moitié lèvent la main ! Lorsqu’on leur a demandé une minute de silence, beaucoup ont refusé, d’autres ont entonné l’hymne algérien.
La société française se réveille coupée en deux, ce qu’elle pressentait bien sûr, mais occultait soigneusement. Aujourd’hui, l’évidence est là, implacable, et surtout, probablement insoluble.

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