10/11/2014

Eric Zemmour, lanceur d’alerte

Les Français se sont jetés sur l’essai d’Eric Zemmour, «Le Suicide français»1, qui connaît un succès de librairie inouï. On les comprend: hébétés, ils aimeraient savoir comment leur pays en est arrivé là.
Car tout est allé si vite ! Bercés de fadaises sur «la France qui gagne», lorsqu’un succès est mis en épingle pour masquer dix catastrophes, ils constatent aujourd’hui l’ampleur du désastre et surtout, l’absence d’espoir et de perspectives – c’est bien là le pire.
Que voyons-nous, de notre petit observatoire derrière le Jura ? Nous voyons une ancienne grande nation, qui rejette jusqu’au mot de «nation»; ce n’est plus qu’un banal pays dans le patchwork européen, dirigé beaucoup de Bruxelles et un peu de Paris, par un gouvernement sans cap, sans chef et sans crédibilité, et qui accepte benoîtement que les frontières appartiennent au passé, alors qu’elles sont ce qui permet à une nation d’exister. C’est un pays endetté jusqu’au cou, et qui continue à s’endetter pour assurer son ménage courant; et c’est surtout un pays qui, depuis la funeste révolution de Mai 68, s’est abîmé dans une inexorable haine de soi.

 

La tyrannie des «communautés»

 

Un pays qui a honte de ses valeurs, de son origine judéo-chrétienne, de son histoire – une grande nation n’a pas honte de son histoire, fût-elle guerrière – et n’en finit pas de s’en excuser devant d’innombrables communautés qui ont compris le profit qu’elles pouvaient tirer de cette course à l’auto-flagellation.
«Chaque communauté, écrit Zemmour, exigeait sa loi mémorielle et sa journée commémorative, son crime contre l’humanité, son génocide. Chaque «communauté» réclamait à l’État français qu’il payât la dette contractée à son égard. La France n’était plus cette madone adorée dont on célébrait les hauts faits, mais une marâtre détestée qui avait accumulé crimes et injustices dont de sourcillieux créanciers tenaient une comptabilité vétilleuse et vindicative. On abandonnait le temps des «morts pour la France» pour entrer dans le temps hargneux des «morts à cause de la France.»
Sur les revendications arrogantes des sans-papiers, Zemmour a des pages qui envoient le politiquement correct de rigueur cul par-dessus tête: «Le «sans-papiers» n’était pas seulement le Juif idéal. Il était aussi le retour de la figure christique, pauvre étranger persécuté, venu sauver malgré lui une société française qui, décadente et corrompue, avait beaucoup pêché. (…) Le sans-papiers était l’ancien colonisé à qui on devait éternelle réparation, qui ne manquait jamais de nous rappeler notre crime originel pour relativiser et excuser son délit anodin; qui excipait de notre invasion passée de son territoire pour absoudre et occulter son invasion présente de notre territoire. Le sans-papiers est la quintessence, l’ultime et dérisoire avatar de toutes nos utopies millénaires, de nos rêves, de nos mythes, de nos illusions, de nos culpabilités ressassées, de nos honte et haine de soi.»
La haine de soi, précisément: Zemmour a des pages terribles sur le désastre des cités, où les jeunes – Français pourtant selon leur passeport – cultivent la haine du pays, refusent son école et son histoire, méprisent les libertés et les valeurs républicaines autant que la démocratie, pour s’en remettre à une seule patrie, indiscutable et intolérante: l’islam.
Et pourtant ! Comme les intellectuels français  l’avaient voulue et espérée, cette révolution de l’islam ! «Mais elle se révéla un mouvement viril, brutal, impérieux aux antipodes de leurs discours émollients. Implacable. L’Histoire repassait les plats. La prise de la Bastille conduisait à Robespierre, comme la prise du palais d’Hiver à Staline. Ce n’était pas la première fois que certains de nos intellectuels se comportaient en femelles fascinées par la force brutale et virile: dans les années 1930, on se souvient dans quelles transes les voyages initiatiques à Moscou, Rome ou Berlin mirent les Gide, Romain Rolland, Drieu la Rochelle, etc.»

 

La mondialisation qui pourrit tout

 

Mais pour Eric Zemmour, l’origine du suicide français est à rechercher non seulement dans la haine de soi, ou plus précisément la haine de la France telle qu’elle était au temps de de Gaulle et Pompidou – haine qui se partage aussi bien dans les cités, qu’à la tête de l’État et dans l’élite intellectuelle et artistique; elle est à chercher aussi dans la mondialisation libérale, qui a soigneusement détruit les nationalités, ruiné l’agriculture et le petit commerce, rempli les centres commerciaux et vidé les églises, et plongé l’économie française dans un marché concurrentiel où elle n’avait aucune chance.
Eric Zemmour avertit: «L’Etat n’est plus qu’une coquille vide qui n’a conservé que ses pires travers gaulliens (l’arrogance des élites), sans en avoir la remarquable efficacité. (…) Nous cédons devant l’ennemi intérieur que nous laisson prospérer, et nous pactisons avec les puissances étrangères qui les alimentent de leurs subsides et de leur propagande religieuse – les princes arabes du Golfe ont remplacé le duc de Buckingham, et nous les recevons les bras ouverts et le regard brillant, comme des Anne d’Autriche énamourées. L’idéologie de la mondialisation, antiraciste et multiculturaliste, sera au XXIe siècle ce que le nationalisme fut au XIXe siècle et le totalitarisme au XXe siècle, un progressisme messianique fauteur de guerres; on aura transféré la guerre entre nations à la guerre à l’intérieur des nations.»
La force du livre de Zemmour est non seulement dans l’enchaînement, chapitre par chapitre, des événements significatifs qui ont conduit à la situation actuelle, mais aussi dans un ton froid, descriptif, sans émotion ni invective aucune, qui rend le bilan d’autant plus accablant. D’autant que l’auteur s’exprime à l’imparfait, dont on rappelle qu’il est le temps chéri des auteurs de thrillers apocalyptiques… Comme s’il nous écrivait d’un lointain point de vue, dans le futur, quand tout sera consommé.
Cette évolution est-elle réversible ? La gouvernance mondiale et l’UE le permettraient-elles ? Si le peuple commence à gronder, les élites persistent à penser qu’elles détiennent la vérité. En tout état de cause, ce n’est pas le beauf qui occupe l’Elysée, avec son petit scooter, son cornet de frites, ses mensonges et sa réthorique d’écolier – «la croissance, elle arrive ! » – qui redonnera à la France le sens de sa grandeur, et un statut digne de son long passé. Dans ce climat délétère, il est de moins en moins exclu que Marine Le Pen emporte le morceau en 2017 – même le Premier Ministre s’en avise. Son ascension fulgurante, pour le meilleur et pour le pire, est en tout cas un signe qu’une nouvelle révolution est en marche. Une sorte de contre-Mai 68, qui promet lui aussi d’être haut en couleurs…

 

1. Le Suicide français. D’Eric Zemmour. Albin Michel, 2014.

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