09/09/2014

La propagande russe a son porte-parole en Suisse

Le journal Horizons et débats, version francophone de Zeit-Fragen, semble être devenu le vecteur privilégié de la propagande russe en Suisse.

Dans le dernier numéro, pas moins de cinq articles, généralement très longs, dénoncent les Etats-Unis, soupçonné de vouloir détruire la Russie, et l’Europe, officiellement «vassalisée» à la puissance américano-anglo-israélienne dans cette entreprise. Un vrai festival !
Cela commence par une interview d’Oskar Freysinger, qui nous explique que «de toute évidence l’UE s’est laissée dégrader au rôle de vassal des Etats-Unis», et que Poutine, «au vu du pouvoir d’ingérence, des manipulations et des activités bellicistes sans scrupules exercées par les Américains depuis des décennies et au niveau planétaire, (il) paraît inoffensif.» C’est une façon de voir…
Elle est partagée par Willy Wimmer, ancien Secrétaire d’Etat allemand à la défense, qui dans un autre article déclare que «l’Allemagne est réduite au rôle de vassal.»  Mais il fait beaucoup mieux: il nous apprend à propos de l’Ukraine que «l’OTAN est partie prenante dans cette guerre civile, contrôlant notamment les armées privées américaines, ayant obtenu de l’Etat américain la mission de «nettoyer» l’Ukraine orientale des habitants russophones.»
Là, on se gratte le crâne… Les mercenaires russes présents en Ukraine et luttant contre Kiev seraient donc des Américains exterminant les russophones ? On dirait bien que la vodka coule à flots à Horizons et débats !
Et ce n’est pas l’interview interminable d’Evgeny Fedorov qui le démentira: Fedorov est député à la Douma, du parti Russie unie, le parti de Poutine. Interviewé par une chaîne de télévision russe, il affirme carrément qu’ «il est déjà clair que les Américains vont lancer une attaque sur la Russie avec une frappe sur Saint-Pétersbourg. C’est-à-dire qu’ils vont frapper leur premier coup en septembre, pendant l’élection du gouverneur.»
Si on interprète correctement la logorrhée hallucinante de M. Fedorov, il ne s’agirait pas d’une attaque militaire, mais de l’organisation d’une «révolution orange» à St-Petersbourg, un mouvement critique fondé sur le taux d’opposition élevé à la politique de Poutine dans cette région. Selon M. Fedorov en effet, le taux d’opposition s’élèverait à 40%, car dans cette ville relativement occidentale, il y a des idées libérales… C’est affreux !
St-Petersbourg serait donc la tête-de-pont des Américains, seulement la tête-de-pont car «ils veulent toute la Russie, pas seulement St-Petersbourg.» Selon lui, la cinquième colonne est déjà en place, avec beaucoup d’argent et des moyens considérables: «Le nombre total de combattants en Russie, préparés par les Américains, se situera entre 50’000 et 100’000.»
Le délire d’Evgeny Fedorov est effarant, mais il est révélateur de trois choses, qui peuvent expliquer l’impossibilité qu’il y a à dialoguer avec les dirigeants russes: d’une part, il semble régner à Moscou une paranoïa débridée, qui conduit les dirigeants à croire vraiment que les Américains vont bientôt planter leur drapeau sur le Kremlin; ensuite, et plus subtilement, cette paranoïa, délibérément entretenue par des médias aux ordres, permettra de condamner et de museler d’emblée toute manifestation de l’opposition russe, puisqu’alors elle apparaîtra comme l’instrument des Etats-Unis. Les opposants politiques deviennent du coup tous des traîtres, payés par l’étranger ! Jolie façon de garder le pouvoir… Enfin, cette manipulation des esprits permettra de justifier les aventures militaires qui se préparent, en Ukraine bien sûr, mais peut-être aussi en Estonie et en Pologne.
Ce que confirme le journaliste Thierry Meyssan, qui explique que la Russie sera bien obligée d’envoyer bientôt des troupes en Ukraine, peut-être même «après la chute de la République populaire de Donetsk.» Et il rejoint Fedorov dans la calomnie de l’opposition, selon lui couverte d’argent par les Américains, qui par ailleurs auraient envoyé 50’000 agitateurs ukrainiens, mêlés aux réfugiés, à St-Petersbourg en vue des élections… Rappelons que Thierry Meyssan, fidèle soutien de Kadhafi et de Bachar el Assad, qui réside en Syrie, est selon Wikipedia «très présent dans les médias russes, latino-américains et moyen-orientaux, où il est présenté comme «dissident» ou «révolutionnaire».
Arrêtons-nous là dans la lecture édifiante de la propagande russe que nous offre Horizons et débats, car elle est terriblement lourde et indigeste. Et demandons-nous pourquoi un hebdomadaire suisse de réflexion "favorisant la pensée indépendante, l'éthique et la responsabilité", croit devoir répercuter ces manipulations grossières, telles quelles, comme s’il s’adressait à des Russes dépourvus de moyens de s’informer.