27/08/2014

Langues: cette insupportable outrecuidance romande…

Il n’est pas toujours utile de monter sur ses grands chevaux lorsqu’on est le plus petit. On peut comprendre qu’un certain nombre de Romands soient vexés du peu de cas que nos confédérés alémaniques font du français. De là à crier à l’effondrement de la cohésion nationale, il y a un pas qu’il ne faut pas franchir.

Donc, les écoliers de Thurgovie – charmant canton, avec une belle agriculture et de bons restaurants – apprendront le français au niveau secondaire, et non plus au primaire. La belle affaire ! C’est une tendance lourde: il faut s’attendre à ce que d’autres cantons fassent de même, après une période d’apaisement face aux réactions romandes. Il reste que les petits Thurgoviens et les autres apprendront toujours le français, mais juste un peu plus tard !
De telles décisions, de compétence cantonale, répondent à des préoccupations pragmatiques: le français ne sera utile, professionnellement, qu’à une minorité d’élèves dans leur carrière, tandis que l’anglais sera indispensable dans la plupart de cas. Donc, les autorités scolaires choisissent l’option la plus réaliste, sans trop se préoccuper, c’est vrai, de la portée symbolique du changement.
On entend des choses hallucinantes dans ce débat, preuve que les positions sont avant tout idéologiques, voire politiciennes. On entend par exemple le conseiller national socialiste Roger Nordmann affirmer que «moins les gens apprennent les langues, moins ils découvrent différents modes de pensées, plus ça les soumet facilement à la pensée blochérienne.» Traduction: les Alémaniques sont des abrutis, des esprits lourds et bouchés qui, faute de la lumière éblouissante du français – et de celle de la pensée de M. Normann – sombreront dans le blochérisme radical.
C’est un bel exemple de l’outrecuidance avec laquelle les Romands envisagent nos relations avec la partie alémanique, cette espèce de supériorité dédaigneuse héritée sans doute de nos voisins de l’Ouest. De la part de décideurs politiques, cette attitude est consternante, et peu constructive. De plus, elle est incohérente: qui se bat pour que l’italien, langue nationale, langue d’ouverture culturelle s’il en est, soit enseigné au niveau primaire ? Qu’en est-il dans les écoles vaudoises ou genevoises ? Le Tessin, quantité négligeable ? On est toujours le minoritaire de quelqu’un…
Sur le plan linguistique, les Alémaniques ont un avantage sur nous: ils ont une langue propre, le Schwiizerdütch, une langue profondément identitaire qui leur permet, notamment, de s’affirmer et de se différencier face au grand voisin du Nord, historiquement peu apprécié. Le dialecte constitue un signe de reconnaissance: les Allemands immigrés, très (trop) nombreux, ne le parlent guère, si bien qu’on distingue aussitôt ces Schwobe, dont on se méfie, des compatriotes. Tout ceci n’a évidemment rien à voir avec Christoph Blocher, dont les politiciens romands exagèrent l’influence, mais tout au plus avec un renforcement du désir identitaire. Ce qui n’est pas très nouveau d’ailleurs: de nombreux Alémaniques de la génération des 20-40 ans parlent l’allemand avec réticence, lorsqu’ils en sont capables: certains ont autant de gêne à parler cette langue, qu’à parler français.
Les Romands n’ont pas, n’ont plus de dialectes, sauf exceptions folkloriques, parce qu’ils les ont activement éradiqués. Les patois, ce n’est pas moderne, n’est-ce pas, c’est un peu ridicule, c’est la langue des paysans… Notre langue identitaire est donc celle du pays voisin, et donc elle ne nous définit pas aussi fortement que le Schwiizerdütch pour les Alémaniques, ou les dialectes alsacien ou catalan, par exemple.
Cela dit, passé les bouffées d’émotion naturelles chez les minoritaires, nous devrions aussi nous inspirer du pragmatisme alémanique. L’allemand que nous apprenons à l’école est indispensable, mais il est loin d’être suffisant. Le Romand qui veut s’intégrer outre-Sarine, ou faire carrière, même ici, dans une entreprise basée à Zurich ou à Bâle, ou encore faire une carrière politique nationale, ou devenir officier supérieur dans l’armée, doit parler leSchwiizerdütch. On ne sort pas de là, c’est une règle implacable et incontournable. Le Romand qui sort son bel allemand de Kleist en Suisse alémanique érige sans le savoir des barricades, même s’il se fait comprendre; celui qui se prend les pieds dans le dialecte mais essaie quand même, est déjà à moitié accepté. C’est ainsi. Et chaque fois qu’un Romand reprend son interlocuteur en lui demandant de parler Schriftdeutsch ou pire, Hochdeutsch, il creuse le fossé, et le blesse dans son identité.
On en est donc là: les petits Romands apprennent une langue nationale difficile qui, sur le terrain, ne leur rendra pas la vie plus facile; les petits Alémaniques apprennent une langue perçue non seulement comme difficile, mais aussi comme inutile: à quoi bon dès lors faire l’effort, quand l’anglais vient opportunément résoudre les problèmes les plus basiques ?
Si nous voulons que l’apprentissage des langues contribue à resserrer le lien confédéral, il faut intensifier très fortement les échanges d’élèves entre les régions, les organiser, les encourager et les financer. Les jeunes sont de moins en moins enclins à sortir de leur petit confort, à se frotter à d’autres réalités, à d’autres langues, à d’autres usages. Les entreprises d’ici s’en plaignent: les langues, chez les jeunes employés ? Connais pas. Et pourtant ! Rien n’est plus formateur que l’immersion, pour six mois ou une année, dans une autre famille, où le petit Romand apprendra tout naturellement à parler leSchwiizerdütch, et mieux encore, à comprendre comment «fonctionnent» ses compatriotes – et réciproquement pour les jeunes Alémaniques.
Cette méthode de maîtrise des langues fonctionne, parce que c’est la meilleure. Regardez les Romands et les Tessinois qui ont réussi en Suisse alémanique: ils parlent le dialecte, n’exigent pas qu’on leur parle en allemand, ou pire, en français, parce qu’ils ont  très vite compris que l’intégration et la réussite passent par là.
Il y a là un beau et lourd défi pour les cantons. Car c’est leur boulot, et ils feraient bien de s’adapter aux réalités sociétales d’aujourd’hui, plutôt que de pleurnicher sur leurs illusions perdues. Sinon, c’est la Confédération qui reprendra la main, et les fédéralistes pourront, eux aussi, pleurnicher. Ils feraient mieux de pousser les cantons à se montrer entreprenants !

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