14/08/2014

Le livre, entre Nouveau Monde et Ancien Monde

 

A propos de la guerre commerciale que se livrent Amazon et Hachette, un expert parlait à la radio de Nouveau Monde et d’Ancien Monde. Plutôt bien vu: ces deux continents philosophico-culturels sont séparés par un océan, où se mêlent certes avidité financière et refus du changement, mais surtout d’immenses opportunités.
La France n’aime guère l’innovation et le changement, c’est bien connu: les Français rejettent systématiquement les réformes qu’ils réclament pourtant à cor et à cris. Il n’en va pas autrement dans le monde de l’édition. En France, le livre numérique ne représente que quelques pourcents du marché… selon les éditeurs tout au moins. Aux Etats-Unis, il dépasse les 50%. Encore serait-il plus juste de parler de contenu numérique, puisqu’il se consomme beaucoup de journaux et de magazine sur tablette.
Une explication simple de cette différence tient au fait qu’en France, éditeurs et responsables politiques pratiquent un protectionnisme féroce: aujourd’hui encore, il est très difficile d’obtenir des livres français récents en version numérique, parce que les éditeurs font de l’obstruction. Logique: le livre numérique se vend moins cher qu’un livre papier, même de format poche.
Alors qu’une bataille commerciale considérable fait rage entre un groupe américain, Amazon, et un groupe… franco-américain, Hachette, la ministre de la culture s’est crue obligée de prendre parti, comme peu avant le zébulon Montebourg avait cru devoir se mêler d’une autre bataille commerciale. Interférences politiciennes stupides et généralement vaines, mais qui montrent bien l’attitude de repli et de conservatisme borné à laquelle s’accrochent les politiques, qui en l’occurrence ne sont même pas les décideurs.
On voit bien que ces résistances farouches à l’innovation sont motivées en partie par une forme de nostalgie, soigneusement entretenue, autour de l’objet-livre. Pourtant, personne ne songe sérieusement à le faire disparaître, preuve en soit le fait que les auteurs qui publient en numérique s’empressent de… faire imprimer leurs ouvrages !
Quitte à jeter un pavé dans la mare consensuelle de la nostalgie, on ose dire que l’édition numérique offre des solutions quasi-miraculeuses aux auteurs, et c’est particulièrement vrai en Suisse romande: entre le moment où un manuscrit est achevé et son apparition en librairie, il peut s’écouler plusieurs années – dans le meilleur des cas, car la grande majorité des manuscrits reçus resteront dans les piles qui encombrent les bureaux des éditeurs. Et si certains auteurs ont la chance d’être retenus, ils devront parfois mettre discrètement la main à la poche pour que leur livre paraisse dans des délais raisonnables, surtout si les instances officielles refusent d’accorder une subvention (ce qui tend à être la règle dans le canton de Vaud, si on n’est pas du même bord que la ministre de la culture). Enfin, dans la plupart des cas ils ne toucheront pas de droits d’auteur, soit parce que les ventes sont trop faibles sur notre minuscule marché, soit parce que l’éditeur n’a pas les moyens d’honorer le contrat, s’il existe.
Voilà pourquoi de plus en plus d’auteurs font le pari de l’édition numérique, parce qu’elle offre des possibilités infinies, une souplesse très grande et une maîtrise complète des opérations. Les uns passeront par des officines spécialisées, qui font le travail d’édition du livre contre rémunération. Les autres choisiront l’autoédition, pour laquelle Amazon a développé une plateforme très performante et… gratuite. L’auteur importe son manuscrit, le met en page, élabore sa couverture avec les outils fournis, et le met en ligne au prix qu’il veut. En général les prix sont bas, entre 2 et 10 francs. Mais l’auteur n’y perd rien, bien au contraire, puisqu’Amazon lui reverse environ 75% du prix des ventes, à la fin de chaque mois, ce qu’aucun éditeur traditionnel ne peut offrir. De plus, il bénéficie d’outils de promotion propres à faire connaître son livre, en particulier les redoutables algorythmes de personnalisation du site et, clé de voûte du système, les commentaires des lecteurs, bien plus efficaces que les critiques – ou l’absence de critiques – des médias.
Aux Etats-Unis, mais aussi en France, de nombreux auteurs connaissent un succès considérable en autoédition; certains parviennent même à en vivre, du moment que leurs livres sont notés positivement et largement commentés. Une de nos connaissances, l’auteur californien Michael Grumley, en est à son quatrième thriller, et il se félicitait de l’efficacité du système dans sa réponse à nos questions: «Self publishing with Amazon is a dream compared to working with traditional publishers.  The royalties are much higher, your books are online within hours, and you have total control.» Son excellent premier roman, Breakthrough, a fait l’objet de plus de 2’000 commentaires, ce qui lui assure une sérieuse promotion.
Comme de nombreux auteurs de thrillers et de science-fiction en ligne, il adopte parfois la pratique des sequels ou des prequels, autrement dit des romans qui font suite à un précédent ouvrage, et qui seront automatiquement proposés aux lecteurs de celui-ci.
Certes, tout ceci donne le vertige et bouleverse nos habitudes… Cela va sans doute trop vite pour un ministre français de la culture. Mais quoi ! Les auteurs ne sont pas obligés d’être des écrivains maudits, qui publient dans la souffrance et ne gagnent pas un sou. La plupart des écrivains écrivent pour être lus, et non pas seulement «pour eux», sinon, ils ne chercheraient pas désespérément à être publiés. Les solutions numériques leur offrent la possibilité de sortir de la confidentialité et surtout, une forte motivation pour continuer.
Et si vraiment ils ne jurent que par le papier, on l’a dit, ils peuvent faire imprimer leur livre pour quelques francs, à deux, cent ou mille exemplaires. Ce qui est vrai d’ailleurs pour tout ouvrage numérisé. Nous avons fait imprimer un fac-similé, avec couverture cartonnée et tout, d’un livre-culte rigoureusement introuvable sur le marché: le Traité de la Comète qui a paru en décembre 1743, de l’astronome vaudois Jean-Philippe Loys de Cheseaux, publié en 1744 par Marc-Michel Bousquet, à Lausanne et à Genève.
Comme quoi le Nouveau Monde ouvre aussi de belles portes sur l’Ancien Monde !

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