02/07/2014

“Le Temps” est condamné

Le  Cercle des Amis du Temps, froidement éconduit par la direction de Ringier, fait part de ses regrets dans un communiqué au ton dramatique. Il n’a hélas pas tort: Le Temps est condamné.

Les amis du Temps, qui regroupent un grand nombre de personnalités romandes soucieuses non seulement de la pérennité du titre, mais surtout de sa qualité éditoriale, étaient prêts à mettre des sommes considérables sur la table. A leurs yeux en effet, des investissements conséquents sont indispensables pour maintenir le journal au bon niveau, et le développer  en matière de productions numériques.
Et puis ils voient, avec une évidente inquiétude, Le Temps passer sous la coupe d’un éditeur davantage orienté vers le business que vers l’excellence intellectuelle – non sans succès d’ailleurs. Or, la matière grise, l’approfondissement et l’intelligence au service de l’esprit critique, sont clairement les principales ressources du journal; c’est pourquoi l’effort dans ce secteur devait, aux yeux des Amis du Temps, rester prépondérant.
Cela n’a pas plu à Ringier, qui a balayé d’un revers de main les inquiétudes de l’association, et les millions qui lui étaient proposés – certes pas sans conditions – après des mois de négociations. Il faut dire que les exigences des Amis du Temps étaient totalement en contradiction avec les objectifs de Ringier: les premiers voulaient assurer la qualité du titre et le maintenir à Genève; les seconds veulent faire des économies, rationnaliser, délocaliser Le Temps à Lausanne, et fusionner les rédactions du Temps et de L’Hebdo. Le bail des locaux de Genève a déjà été dénoncé.
A terme, Le Temps pourrait donc bien disparaître, après avoir perdu son âme. Ou voir son existence réduite à un petit sous-titre, sous le titre de L’Hebdo. Car il ne faut pas se raconter des histoires: entre Le Temps et L’Hebdo, il y a un fossé culturel, philosophique, journalistique et politique béant. Dans les circonstances et les conditions actuelles, Le Temps va être phagocité parL’Hebdo, et non l’inverse. Et si ses rédacteurs ne sont pas prêts à se convertir au journalisme hype, au militantisme pro-européen et à l’anti-conservatisme primaire, ils seront priés d’aller se faire voir ailleurs – s’ils n’ont pas déjà pris la porte.
Il faut bien le dire: dans cette affaire, les Amis du Temps ont fait preuve d’une candeur confondante. Eux croyaient sincèrement qu’avec les gens de Ringier, on parlait d’excellence intellectuelle et journalistique, alors qu’il ne s’agissait que d’optimisation financière, de sauvetage d’un hebdomadaire qui péclote, de pillage d’un patrimoine prestigieux, et de «synergies».
Ah ! Les fameuses synergies ! Là aussi, les Amis du Temps pensaient qu’il s’agissait de mise en commun de moyens intellectuels, alors que pour Ringier, il ne s’agissait que de business as usual. Daniel Pillard, directeur de Ringier Romandie, ne s’en cache pas: il voit de formidables synergies entre Le Tempset… Edelweiss, journal féminin certes voué aux chiffons et aux people, mais de cela, Daniel Pillard se moque; pour lui, les vraies synergies sont exclusivement… publicitaires ! L’un comme l’autre titre, en effet, sont bien implantés dans le marché publicitaire du luxe (montres, bijoux, golf, immobilier pas franchement social,  mode pour hyper-riches, Bol d’Or et compagnie…). En ce sens, et en ce sens seulement, les synergies sont en effet possibles, et rapporteront pas mal d’argent.
Daniel Pillard l’avait évidemment bien vu. C’est même peut-être la principale raison qui a amené Ringier à se payer Le Temps. Daniel Pillard est un malin. Intelligent, redoutable. A la ville, ce théologien est un garçon très sympathique et ouvert; mais en affaire, c’est un tueur. Il exécute sans états d’âme – les gens, les titres – mais toujours avec le sourire, et une langue de bois parfaitemenr rôdée. Les Amis du Temps n’avaient probablement pas une assez longue cuiller pour discuter avec ce diable charmant.
Le paradoxe est qu’ils se retrouvent ainsi avec un pactole bien encombrant, puisque l’objet de leur sollicitude attentive leur a définitivement échappé. Tout cela est extraordinairement triste, dramatique, et terriblement banal: les meilleurs journaux finissent toujours ainsi, parce que l’argent – dans ce domaine du moins – a toujours raison.

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