02/06/2014

La mission de l’armée tient en une ligne !

Au lendemain de la votation sur le Gripen, le président du Parti socialiste suisse annonçait, sur un ton jubilatoire, le commencement de la fin pour l’armée, vouée à disparaître conformément au programme du parti. Quelle formidable myopie !

Christian Levrat, aveuglé par ses lunettes idéologiques, a cru pouvoir lire dans le refus de l’avion de combat suédois un rejet de l’armée, une aspiration populaire à la disparition de l’institution. C’était une erreur monumentale, une faute de lecture politique effarante de la part du président d’un parti national. Il est vrai que M. Levrat s’embarque de plus en plus dans des considérations politiques qu’on doit qualifier d’étranges, pour ne pas dire abracadabrantes, et qui devraient préoccuper ses camarades: l’heure de la retraite a peut-être sonné.
Le sondage annuel de l’EPFZ sur la sécurité, paru le 30 mai, est venu réduire en fine poudre les rêves fiévreux du patron du PS: jamais les Suisses n’ont été autant attachés à la neutralité, qu’ils plébiscitent à 96% (99% chez les jeunes de 18 à 29 ans !); la collaboration militaire avec l’étranger n’est pas souhaitée, puisque plus de la moitié des Suisses se prononcent en faveur d’une autonomie militaire complète. Et l’envoi de militaires à l’étranger n’a pas la cote non plus.
On voit encore dans ce sondage que les Suisses sont plus que jamais favorables à l’armée de milice (61%, contre 56% en 2013), et que le budget actuel de l’armée est jugé correct par 49% des personnes interrogées. Enfin, elles souhaitent une participation accrue de l’armée dans les tâches civiles, avec en particulier un soutien militaire aux garde-frontières en cas d’afflux de réfugiés.
Que conclure de ce sondage ? Que les Suisses, de manière peu surprenante, restent attachés à l’armée telle que nous la concevons aujourd’hui, et qu’ils ne souhaitent pas un changement d’orientation, ni des coupes budgétaires, ni une diminution des effectifs. Or, c’est exactement ce que réclame la gauche, dont l’antimilitarisme à la papa paraît bien obsolète dans un monde de plus en plus dangereux.
On discute abondamment, à Berne, de la redéfinition des missions de l’armée. C’est en réalité une problématique stérile, propre à des débordements oratoires sans fin, mais inutiles. La mission de l’armée, en Suisse comme dans n’importe quel pays souverain, se résume en une phrase : défendre le pays et la population. Tout le reste n’est que vain bavardage.
A partir de cette définition simple, c’est au Conseil fédéral et aux militaires d’ajuster l’institution aux besoins, avec rapidité et souplesse, et donc en gardant une indispensable marge de manœuvre: par définition, une armée doit se préparer à des événements imprévisibles. Par conséquent, il est non seulement inutile, mais surtout dangereux, de vouloir définir à une armée une mission et des moyens en allant dans le plus petit détail. L’historien Marc Bloch, par ailleurs officier de renseignement,  nous rappelle qu’en 1940, l’armée française disposait d’imposantes réserves de caleçon longs et de  bandes molletières de la guerre précédentes, tandis que les fantassins manquaient de munitions adaptées à leurs vieux fusils – lorsqu’ils en avaient, ce qui était loin d’être toujours le cas.

Le renseignement d’abord

Il est néanmoins un domaine où les moyens de l’armée doivent être renforcés, en budget et en spécialistes, quelle que soit la perspective dans laquelle on inscrit sa mission: c’est le renseignement. Seul un renseignement efficace et professionnel, civil comme militaire, permet de voir venir le danger, de sentir d’où il viendra. A cet égard, on nous rebat les oreilles de la cyber-guerre, car cela vous pose son politicien. Il ne s’agit pas d’en nier la réalité, qui pour l’heure concerne plutôt l’économie privée, mais de l’inscrire dans une démarche globale, et surtout, de ne pas se payer de mots: la cyber-guerre, c’est le nouvel oripeau du bon vieil espionnage, ni plus ni moins: avec des moyens contemporains, c’est toujours le même espionnage, la même infiltration, les mêmes opérations de cinquième colonne. Parmi d’autres, l’armée chinoise l’a bien compris, qui y consacre de très grands moyens.
C’est pourquoi les moyens du renseignement militaire doivent être fortement renforcés − et non diminués, comme le veux le chef du département −, parce que l’armée doit se donner les moyens de lutter contre toute menace, y compris la cyber-guerre. Et le meilleur moyen de le faire, c’est de pratiquer elle-même la cyber-guerre.

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