23/04/2014

Requiem pour l’identité française

Avec l’ «Identité malheureuse», Alain Finkielkraut livre une analyse décapante de la descente aux enfers d’une France qui renie tout ce qu’elle a été.

L’élection du philosophe à l’Académie française, qu’on se plaît à saluer ici, remet en lumière son récent essai L’identité malheureuse*. L’establishment parisien a vertement critiqué ce livre, ce qui constitue une bonne raison de le lire, en plus du fait qu’il s’agit d’un réquisitoire impitoyable, et d’une belle érudition, contre l’effondrement de l’identité nationale.
Il faut toujours lire les livres dérangeants, et celui-ci l’est incontestablement. Finkielkraut tient un discours conservateur au sens le plus noble du terme, à partir d’un vaste bagage philosophique et culturel. Par exemple, à l’indifférentiation généralisée des êtres et des cultures, il oppose les usages, l’héritage du passé, la connaissance, l’Histoire – bref, la civilisation. A la déconstruction de toute autorité, il oppose le respect dû, entre autres, par les élèves à leurs professeurs, parce qu’objectivement, ils ne sont pas égaux. A la volatile culture cybernétique, il oppose ces classiques de la littérature et de la philosophie que les jeunes ignorent, pour leur malheur futur. «Qu’est-ce qu’un classique en effet ? demande Finkielkraut; C’est un livre dont l’aura est antérieure à la lecture. Nous n’avons pas peur qu’il nous déçoive mais que nous le décevions en n’étant pas à la hauteur.»
La France, comme l’Europe, est tombée sous la coupe d’un politiquement correct cosmopolitiste, pétri de haine de soi. L’Europe ? «Elle n’est pas un «club chrétien.» Elle n’est pas davantage un club déchristianisé. Elle n’est pas un club. Elle n’est pas une communauté d’ascendance. Elle n’est pas même une identité post-nationale. Elle est l’entrée des Européens dans l’âge post-identitaire. L’Europe a choisi de se déprendre d’elle-même, de se quitter pour sortir, une fois pour toute, des ornière de sa sanglante histoire. (…) L’Europe elle-même ne fait plus partie de l’Europe. Elle ne se laisse pas circonscrire dans l’espace qui porte son nom. Ce qui fait de l’Europe l’Europe, disent aujourd’hui les porte-parole vigilants de la conscience européenne, c’est l’arrachement, le déracinement et, pour finir, la substitution des droits de l’homme à toutes les mystiques du sang et du sol. (…) Le temps est venu pour l’Europe de n’être ni juive, ni grecque, ni romaine, ni moderne, ni rien
Cette volonté de dépouillement affecte naturellement aussi l’idée de nation, la nation française en l’occurrence. Cette volonté de la défaire de sa propre identité, de son héritage, de son histoire et de sa culture, se retrouve dans les propos, proprement hallucinants, du ministre Eric Besson, en 2010, à l’occasion de la vive polémique qui enflammait alors le débat sur l’identité nationale: «La France n’est ni un peuple, ni une langue, ni un territoire, ni une religion, c’est un conglomérat de peuples qui veulent vivre ensemble. Il n’y a pas de Français de souche, il n’y a qu’une France de métissage.»
A ce langage de l’abdication, de la veulerie et de la haine de soi, Alain Finkielkraut oppose ce que disait de Gaulle sur le même sujet – une figure tutélaire promptement liquidée par la droite française, apparemment: «Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne.» Qui, aujourd’hui, oserait encore tenir un tel discours?
Il serait en tout cas dénoncé par les innombrables collectifs supposés représenter la diversité française, comme ce collectif contre l’islamophobie qui décrète que «personne dans ce pays n’a le droit de définir pour nous ce qu’est l’identité française.» Un collectif qui a lancé une campagne sous le slogan: «La nation, c’est nous.»
Dans son essai, le philosophe consacre de nombreuses pages à l’éducation et à la transmission du savoir, victimes du communautarisme et de l’hégémonie des nouvelles technologies, peut-être moins favorables à la transmission des savoirs qu’on ne le croît naïvement. Le livre est quasi mort, et l’école «a rendu les armes», en courant par taqblettes interposées après les thèmes non dépaysants pour les élèves – le divorce des parents ou la lutte contre le racisme, plutôt que Le Cid, disparu des programmes. «L’identité nationale est ainsi broyée, comme tout ce qui dure, dans l’instantanéité et l’interactivité des nouveaux médias.» Supposé être la nouvelle demeure de l’esprit, le cyberespace à laminé tout le reste, qui est «vieux» – suprême déchéance. «Être vieux, autrement dit, ce n’est plus avoir de l’expérience, c’est, maintenant que l’humanité a changé d’élément, en manquer. Ce n’est plus être dépositaire d’un savoir, d’une sagesse, d’une histoire ou d’un métier, c’est être handicapé. Les adultes étaient les représentants du monde auprès des nouveaux venus, ils sont désormais ces étrangers, ces empotés, ces culs-terreux que les digital natives regardent du haut de le cybersupériorité incontestable. Aux anciennes générations d’entamer leur rééducation. Aux parents et aux professeurs de calquer leurs pratiques sur les façons d’être, de regarder, de s’informer et de communiquer dans la ville dont les princes sont des enfants.»
A cet égard, l’auteur cite de nombreuses anecdotes vécues par des enseignants dans ces cités maudites stigmatisées par des acronymes hypocrites, les ZUP, Zones d’éducation prioritaire, d’où l’éducation a pratiquement disparu. (Le terme éducation est-il d’ailleurs encore acceptable dans le langage néo-conformiste ?). Par exemple, il y a le cas de cette enseignante qui a eu le courage, ou l’inconscience, d’aller en classe en portant une jupe. Les élèves l’ont traitée de lopsa et de tepu - le verlan et l’insulte, ils maîtrisent – et, en réponse à ses appels au secours, l’Education nationale lui a répondu que le port du pantalon pour les femmes était le résultat d’une rude conquête féministe, et qu’elle n’avait qu’à s’y tenir… Dans ces banlieues d’ailleurs, même le pantalon est interdit aux filles, car jugé trop suggestif: seul le training baggy et la casquette sont tolérés par les petits talibans qui, si on en croit les ministres, forment désormais l’identité française…

*  L’identité malheureuse. D’Alain Finkielkraut. Stock, 229 pages.

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14/04/2014

“Le Temps”: un patrimoine en danger

Il est particulièrement difficile d’imaginer le futur du journal Le Temps. On n’entend en effet que les patrons de Ringier et du quotidien, mais guère d’analyses indépendantes. Normal: quel journaliste peut encore se permettre d’émettre un avis, voire une critique, à l’égard d’employeurs omniprésents? Il reste que les perspectives sont inquiétantes.

Les patrons de presse ont une faiblesse: ils communiquent mal – ce qui est un comble. En termes de langue de bois en effet, ils sont au niveau d’un Politburo soviétique. Que ce soient les patrons de Ringier ou le président du Temps, ils en font des kilos sur leur amour de ce quotidien prestigieux, sur leur attachement viscéral à la Suisse romande – tellement que personne ne les prend au sérieux.
Les sauveurs du Temps apparaissent plutôt comme des pillards, qui vont mettre à profit la relative bonne santé du quotidien pour sauver L’Hebdo, qui péclote. Ils font penser à ces raiders de la finance qui rachètent des entreprises, en pompent la substance, puis les liquident. Comment les choses pourraient-elles se passer différemment, lorsque les vrais patrons, les éditeurs zurichois, exigent un rendement dépassant les 10% ?
Les patrons de Ringier, qui se sont arrangés avec Tamedia pour lancer un appel d’offres-bidon destiné à faire baisser le prix (merci aux Amis du Tempspour leur complicité involontaire…), ont aussitôt parlé de synergies avec les autres titres de Ringier Romandie. Il faut toujours se méfier du mot synergiedans ce genre d’occasion, car il présage rarement quelque chose de bon. On peut certes penser à des synergies publicitaires, puisque les mêmes annonceurs, essentiellement les grandes marques horlogères, portent ces publications à bout de bras. Mais pour le reste, vouloir rapprocher Le Temps etL’Hebdo sur le plan rédactionnel signerait la fin de l’un et de l’autre. La filiation avancée entre Le Nouveau Quotidien et Le Temps est abusive: le premier était une sorte de clone de L’Hebdo, et il n’en susbiste nulle trace dans Le Tempsactuel.
L’Hebdo perd des lecteurs parce qu’il a oublié d’évoluer avec son marché. Son eurolâtrie forcenée apparaît terriblement ringarde, marquée au coin des années 70, ce qui est tout de même assez lointain. Il agace la clientèle, qui ne s’abonne pas à un magazine pour subir chaque semaine un catéchisme pro-européen et anti-UDC, avec de surcroît un grand-écart branlant entre idéologie bobo-de gauche et adhésion totale à l’économie de marché. Il faut parfois choisir son camp…
On peut craindre, dans la nouvelle configuration, une contamination du Tempspar ces orientations maladroites, sous prétexte de synergies et de rationalisation. A cet égard, mettre tous les journalistes de Ringier Romandie dans une sorte de bocal unique, à Lausanne ou ailleurs, où ils généreraient, à la demande, des articles, de la vidéo ou du numérique pour l’un ou l’autre titre, conduirait à une perte de susbstance désastreuse. Les bons journalistes ne sont pas des pions à qui on dit: “Aujourd’hui tu fais ça, Coco. Et si ça ne te plaît pas, j’en ai douze derrière la porte.” C’est tout à leur honneur, mais dans le climat actuel, on pourrait bien voir, à l’avenir, de bons journalistes chômeurs.

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09/04/2014

Migrations: l’Europe, spectatrice impuissante d’un véritable tsunami

En deux jours, la marine italienne a recueilli 4’000 migrants en mer. Un autre chiffre circule, cité par France-Inter: 500’000 à 600’000 migrants seraient prêts à embarquer sur les côtes d’Afrique du Nord. Que faire ?

Avec le retour de conditions météorologiques favorables, l’armée italienne s’attend à voir exploser le flux de migrants en Méditerranée. Ceux-ci ne vont évidemment pas s’installer en Italie, qui fait beaucoup en leur faveur mais peine néanmoins à les accueillir. A ces chiffres effarants, il faut ajouter les intenses flux migratoires qui passent par l’Est et le Sud de l’Europe, et par l’Espagne.
C’est donc l’ensemble de l’Europe qui est concernée, mais le moins que l’on puisse dire, c’est que ni la Commission ni leur Parlement européen ne semble se soucier beaucoup de la situation des pays exposés au Sud, l’Italie, la Grèce et l’Espagne: c’est un problème considéré comme national, et donc des subventions devraient suffire à le gérer. On comprend certes la gêne des dirigeants européens, car les politiciens ne détestent rien tant que les problèmes sans solution. Surtout lorsque les problèmes, comme celui-ci, sont politiquement sensibles, et mal perçus par la population.
Il reste que si cette noria migratoire se poursuit dans une Europe en crise, les tensions vont devenir plus vives. Les grandes villes d’Europe, déjà, connaissent un véritable changement de civilisation, à commencer par… Bruxelles! On ne le voit pas encore très clairement, parce que la politique de ces pays est le fait des anciennes élites, des familles installées depuis longtemps, des pouvoirs économiques en place, qui ne sortent guère des beaux quartiers; entassés dans des cités misérables et surpeuplées, les migrants ne votent pas, ne se font pas élire, ils vivent en marge de la nation. Mais pour combien de temps ? Un jour, les pouvoirs en place réaliseront qu’ils ne s’appuient plus que sur une frange vieillissante de la population, toujours plus mince, il qu’il leur faudra bien faire un peu de place, ou carrément céder la place.
Il circule sur la Toile un documentaire réalisé en France par la Télévision russe, reportage à charge d’une grossièreté crasse, mais qui met quand même le doigt sur certaines réalités: dans les images tournées à Barbès, à Paris, vous pouvez toujours chercher le visage d’un Blanc !
Tout indique que cette vague migratoire ne fait que commencer, tant les conditions de vie sont devenue insupportables dans une partie de l’Afrique, à la fois en raison de guerres innombrables et barbares, et de l’incompétence des dirigeants – bien qu’on nous ressasse que ce continent connaît un boom économique ! Quant aux réfugiés syriens, ils ne sont pas près de rentrer chez eux, dans un pays en ruines où la haine entre communautés fleurira encore pendant des décennies. Après les pays voisins, ces réfugiés tenteront forcément leur chance ailleurs.
Alors que faire ? Il serait inhumain de demander à la Marine italienne de ne plus récupérer les migrants en mer; il est impossible de les renvoyer de l’autre côté de la mer; il est vain de vouloir exiger des pays d’Afrique du Nord qu’ils empêchent la mise à l’eau des bateaux: en Libye, il n’y a plus d’Etat, les seuls à faire marcher l’économie locale sont les passeurs !
Il semble bien que l’Europe n’ait d’autre choix éthiquement acceptable que de se laisser envahir. Nous laisserons donc à nos descendants un continent explosif, ce qui est un bien triste héritage. Les plus optimistes, ou les plus naïfs, diront qu’au moins, ce sera un continent multiculturel… Multiculturel, ou a-culturel, ou livré au choc des civilisations ?

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02/04/2014

Le faux-pas du président allemand

Imagine-t-on Didier Burkhalter, en visite officielle en Allemagne ou en France, se mettre à critiquer le système politique du pays qui l’accueille ? C’est inimaginable. C’est pourtant ce que s’est permis le président allemand, Joachim Gauck. C’était un faux-pas grossier.

On nous dira que dans le système politique allemand, le président ne représente pas grand’chose. Qu’importe: il était reçu selon le protocole habituel par la Suisse officielle, ce n’était pas une visite privée, et donc la portée des déclarations que l’on fait n’est pas nulle. Ce statut implique, en particulier, que l’on respecte les usages du pays hôte, et que l’on réserve d’éventuelles critiques aux entretiens en tête-à-tête.
M. Gauck a dénoncé ce qu’il voit comme des «dangers» dans la démocratie directe, dès lors qu’il s’agit de «sujets complexes», par quoi il faut comprendre les sujets importants. Merci au président allemand de prendre les citoyens suisses pour des imbéciles, incapables de comprendre les enjeux des «sujets complexes».
«Lorsque, comme c’est arrivé récemment, une impressionnante coalition de responsables politiques, économiques, culturels et religieux émet une recommandation de vote qui n’est pas acceptée par une majorité de votants, l’Etat et la société se retrouvent dans une situation vraiment difficile», a encore professé M. Gauck. Lequel méconnaît hélas la beauté de la chose: en Suisse, le peuple n’est pas soumis à l’establishment, qui voudrait tant gouverner en rond. Pour M. Gauck c’est insupportable; pour nous, c’est au contraire la preuve que ce peuple est adulte et libre, dans le sens le plus noble du terme.
La simple idée de limiter la démocratie directe à des sujets anodins, comme la construction d’une tour, ou l’ouverture des magasins des stations-service, est la négation même de la démocratie directe telle que nous la concevons en Suisse. C’est un tout, qui implique inévitablement que le peuple est adulte, et capable de comprendre tous les sujets qui lui sont soumis.
La démocratie directe, même – et surtout – sur les sujets complexes, est le seul moyen pour le peuple suisse de rester maître de son destin. A la différence d’autres pays – qui n’ont pas eu le choix – les Suisses ne veulent pas confier les décisions essentielles à un gouvernement faible et à un parlement corrompu et manipulé. Il doit donc résister aux tendances qui, à l’intérieur de la Suisse et même à l’extérieur, comme on le voit, visent au démantèlement progressif de la démocratie directe, de manière à empêcher les Suisses de se prononcer souverainement sur les «sujets complexes», en particulier en rapport avec l’Union européenne.
Didier Burkhalter a sobrement rappelé au président allemand que «la démocratie directe est une partie du sang qui coule dans notre corps». C’était bien la moindre des choses.

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