25/01/2014

Dieudonné, symptôme d’une France malade

Le polémiste Dieudonné est le symptôme d’une France malade sur le plan moral et spirituel. Sans surprise, il tape sur le bouc émissaire historique: le Juif. Et ça marche.
L’émission de France-Inter Là-bas si j’y suis a consacré deux reportages (20 et 21 janvier 2014) non pas à Dieudonné, mais à son public d’inconditionnels. C’était une excellente idée, très éclairante sur l’influence que peut développer, au fil des ans, un maître à penser, dût-il se faire passer pour un humoriste. Et ce qu’on a pu entendre est inquiétant.

En mettant les rieurs de son côté, Dieudonné tient un discours antisémite des plus classique: nous sommes soumis à un complot sioniste mondial, Israël martyrise les Palestiniens, la Shoah est un événement contestable («Je n’y étais pas pour m’en assurer… »), les chambres à gaz étaient trop petites, etc… On connait cette triste chanson et ses grotesques refrains, ressassés depuis des décennies par les Faurisson et autres faussaires de l’Histoire.
Mais comme toujours, ce discours trouve des oreilles complaisantes, particulièrement à la faveur de la crise morale et spirituelle que traverse la France: à quoi croit ce pays aujourd’hui? Quelles perspectives offre-t-il à ses jeunes, en dehors du chômage et de la violence des banlieues? A-t-il même encore une identité, un projet, auxquels on puisse adhérer? La France n’est plus conduite ni dirigée, elle est livrée à un simple mouvement brownien, comme un bouchon flottant sur l’eau.
C’est bien pourquoi le discours de Dieudonné fait l’objet d’une telle ferveur, et c’est pourquoi tant d’intellectuels de tout bord crient au scandale lorsque son spectacle est interdit, notamment sous prétexte que Dieudonné serait «un artiste», et donc au-dessus de toute censure.
Cette ferveur tient à un tour de force accompli par le polémiste. Il a réussi progressivement à faire passer son discours antisémite pour une résistance ausystème, ce qui est toujours bienvenu chez ceux qui, en France ou ailleurs, éprouvent de l’amertume, de l’impuissance, d’immenses frustrations devant l’absence totale de perspectives. Car faute d’un responsable identifiable à leurs malheurs, les hommes sont prompts à accuser le système, forcément malfaisant, agissant dans l’ombre, mu par une minorité cynique et sans scrupules. Pour Dieudonné, le système devient le bouc émissaire idéal, mais en tant que tel il est trop peu identifiable. Si dès lors on donne à penser que ce fameux système, c’est un complot sioniste mondial, du coup l’adversaire devient visible, on peut le cibler, et surtout, remettre en marche le vieil arsenal anti-juif développé depuis la fin du XIXe siècle, puis mis en œuvre avec une intensité extrême dès les années 1930 – avec les conséquences que l’on sait. Déjà, des essayistes et des écrivains antisémites sortent du bois, ils seront les Rebatet, les Brasillach, les Doriot, les Luchaire de demain, pour la plus grande honte de la culture française.
Les fans de Dieudonné interrogés par France Inter – dont les prénoms étaient rarement judéo-chrétiens mais plus souvent arabes, certes – faisaient complètement leur ce discours, de manière quasi hystérique parfois, clamant que la France était livrée au lobby juif, les médias bien entendu, mais aussi le gouvernement et l’économie. On se croirait revenu aux moments les plus déshonorants du gouvernement de Vichy, qui envoyait les écoliers à l’exposition «Le Juif et la France».
On voit donc que Dieudonné a réussi à capter les frustrations et la haine anti-française de nombreux jeunes issus de l’immigration, et même de jeunes Français de souche, qui vous balancent: «On veut le faire taire parce qu’il a raison, parce qu’il dit la vérité !» Car bien sûr, le fait que la loi réprime le racisme et l’antisémitisme rend celui qui la brave courageux et admirable !
C’est le propre des pires manipulateurs de se faire transformer en martyrs et, face à des esprits échauffés et ignorants de l’Histoire, de faire valider ainsi un discours insupportable. Le plus pénible, en somme, c’est cet inexorable recommencement.

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