19/08/2013

Le revenu inconditionnel, ou la dictature parfaite

Donc, 130’000 citoyens suisses ont signé l’initiative «Pour un revenu de base inconditionnel». C’est un résultat qui interpelle, s’agissant d’une initiative n’émanant pas d’un grand parti politique ou d’une organisation connue, et qui conduirait à une mise sous tutelle des individus par un État tout-puissant.

Qu’est-ce qui a bien pu motiver ces citoyens? La perspective de pouvoir désormais vivre sans travailler, du matin au soir devant la télé, avec les chips et la bière? Ils ont probablement donné leur paraphe sans trop réfléchir aux conséquences ultimes de ce texte, au demeurant effarant de simplicité (trois lignes):

La Constitution est modifiée comme suit:

Art. 110a (nouveau) Revenu de base inconditionnel

1 La Confédération veille à l’instauration d’un revenu de base inconditionnel.

2 Le revenu de base doit permettre à l’ensemble de la population de mener une existence digne et de participer à la vie publique.

3 La loi règle notamment le financement et le montant du revenu de base.

«Effarant» parce que cette proposition aurait des conséquences sociétales et politiques inimaginables. En effet, le fait de distribuer une sorte d’AVS à toute la population, dès le jour de la naissance, implique en premier lieu l’inutilité du travail. Oh ! Certes, si la rente universelle est fixée à 2’500 francs par mois, comme le laissent entendre les initiants (ils parlaient au début de 4’500 francs, pour appâter le client sans doute), on ne roulera pas sur l’or mais, avec trois enfants, un couple pourra tout de même toucher un revenu conséquent de 12’500 francs par mois. C’est le retour de ce que, dans les colonies françaises – pardon, les DOM-TOM ! – on appelle l’argent-braguette.
À quoi bon se fatiguer à travailler, dès lors? Et donc, plus gravement, à quoi bon aller à l’école, à quoi bon acquérir une formation et un métier, puisque de toute façon, on n’aura pas besoin de travailler?
Cette initiative, qui hésite entre communisme et idéalisme niais (tous pauvres, mais heureux grâce à l’État), professe que le travail est une corvée, un fléau, dont il faudrait libérer l’humanité. Mais pour faire quoi? Le pire ennemi de l’homme, c’est l’ennui. Or, qu’est-ce qui menacerait le plus les individus, dès lors qu’ils seraient incultes et sans formation, sinon précisément l’ennui? Qu’est-ce qui fait que, dans les cités françaises où sévit le chômage, la violence triomphe, sinon précisément le manque de travail, et donc l’ennui?
Le travail vu comme un fléau est typique d’une idéologie née pendant la révolution industrielle. Or, les conditions de travail ont changé depuis, semble-t-il. Le travail est devenu, largement, le meilleur moyen pour exprimer sa créativité, progresser, établir des liens sociaux, et conquérir sa liberté par les choix que permet un revenu correct. Connaissez-vous un chômeur heureux de l’être?
Exiger que le travail soit banni de nos existences, comme le font certains professeurs d’université dans le droit fil de l’initiative, est le pire service que l’on puisse rendre aux humains (et aux professeurs d’université, puisqu’ils n’auraient plus lieu d’exister).
L’autre problème fondamental que pose cette initiative, c’est qu’elle soumet l’individu, complètement et du premier au dernier jour de son existence, à la tutelle absolue de l’État. C’est bien connu: créez un lien de dépendance, et vous tiendrez les gens en votre pouvoir. Qui, à partir de là, oserait tenir tête à l’État, oserait revendiquer sa liberté individuelle? C’est le triomphe de l’État-Providence, mais un État qui n’a rien de paternel et de sympathique, puisqu’il est tout-puissant. Dans un tel système en effet, il est probable que les dissidents se verront couper les vivres, et donc les ailes. En d’autres termes, le revenu de base inconditionnel instaure une nouvelle forme de fascisme: avions-nous besoin de cela?
Évidemment, deux autres problèmes sérieux se posent, auxquels les initiants ne répondent pas – et pour cause. D’abord, le financement: où l’État prendra-t-il l’argent, si on imagine une facture annuelle de 240 milliards de francs? Reprendra-t-il en impôts 50% ou 75% de ce qu’il aura versé? Plus vraisemblablement, on assommera d’impôts les dissidents qui s’obstineront à gagner davantage.
On imagine par ailleurs que si la Suisse offre 2’500 francs par mois à toute personne résidant sur son sol, la population du pays passera à 20 millions d’habitants en quelques mois… Cet aspect-là est réjouissant, en somme:  l’initiative contient en elle-même les germes de son autodestruction.