03/05/2013

Littérature: les pièges du business


La littérature est-elle en passe de devenir un business, au même titre que le négoce de matières premières et la vente d’asperges du Pérou? Le talent se mesure-t-il seulement au chiffre d’affaire réalisé par les éditeurs, tandis que les auteurs, désormais «coachés» par des sortes de «business angels», apprennent comment devenir de bons vendeurs? Demain, les écrivains seront des «start-ups»…

Le dossier de L’Hebdo du 2 mai consacré à la littérature suisse est révélateur d’une évolution, assez accablante au demeurant, vers la banalisation commerciale de l’acte d’écrire. Preuve en soit le fait que le hit-parade établi par le  magazine se fonde exclusivement sur les ventes des écrivains qui «cartonnent», ce qui signifie que ceux qui vendent le plus sont forcément les meilleurs écrivains, et que les autres sont des pommes. CQFD. Par analogie, Mme E.L. James et sa trilogie de nuances diverses et cochonnes est le meilleur écrivain de la décennie !
Même le rédacteur en chef de L’Hebdo y va de ses conseils aux futurs golden boys de la littérature, et leur suggérant de s’inspirer de l’actualité: «Aujourd’hui, Genève, avec ses milieux bancaires, les organisations internationales et les espions qui y sévissent, offre par exemple un terreau riche d’intrigues et de fantasmes.»
Les grands écrivains du passé – dont certains n’ont jamais rien vendu de leur vivant – n’avaient pas besoin de «l’actu» pour trouver la trame de leurs livres. Les écrivains d’aujourd’hui non plus. Leur terreau n’est pas celui de l’immédiateté, qui est le pain quotidien de la presse, mais tout au contraire l’âme humaine dans sa permanence, sa complexité, sa vérité inchangée depuis la nuit des temps.
Mais surtout la force, le privilège unique mais fragile de l’écrivain, c’est précisément sa liberté absolue de ne pas coller à l’actualité, d’écrire ce qu’il veut, quand il le veut, de ne pas se soumettre à des modes et à des dogmes, à des trends, ou pire, à des exigences commerciales. Pour Jean-Marie Rouart, «s’il y a un droit imprescriptible en littérature, c’est bien celui d’écrire ce qui vous chante, c’est le domaine de toutes les libertés et de toutes les licences.»Le jour où les écrivains écouteront les critiques, le jour où ils auront des objectifs de chiffre d’affaire et rentabilité, alors, ils pourront disparaître !
D’ailleurs, figurez-vous que dans notre époque marchande, il y a encore des écrivains qui s’acharnent à publier de la poésie – quarante plaquettes vendues en cinq ans, c’est un triomphe ! L’Hebdo nous dira sans doute que la poésie, c’est un créneau nul, business plan impossible, frais d’impression exorbitants (si peu de mots sur une page, gaspillage de papier!), retour sur investissement catastrophique – sauf si on s’appelle Houellebecq, éventuellement, car son nom rime avec un trend porteur.
Qu’est-ce qui fait les meilleurs écrivains ? Les prix littéraires ? Les ventes ? La plupart des Prix Goncourt du passé ont disparu dans les oubliettes de l’Histoire, et bon nombre de ceux qui «cartonnaient» de leur vivant ont subi le même sort.
Laissons le temps faire son œuvre, c’est le seul juge de paix impartial. Un grand critique, Angelo Rinaldi, pensait que ce qui fait d’un auteur un écrivain digne de ce nom, c’est sa capacité à inventer un monde, un univers, et cela sur la durée.
Cela peut s’enrichir encore d’un style propre à tel auteur, qui fait que le lecteur est pris dès la première page. Relisez les premières lignes de Bouvard et Pécuchet, les grands romans de Ramuz, la Recherche, ou plus près de nous, découvrez le style unique et littéralement éblouissant de Jérôme Ferrari, l’auteur du Sermon sur la chute de Rome – à qui on souhaite de survivre au Goncourt !
Je ne suis pas sûr que ces écrivains aient «cartonné» à leur époque, ou qu’ils aient eu besoin de coaches pour développer leur talent.
À propos de Ramuz: il faut s’empresser de lire les romans inédits, publiés ces derniers mois dans les Œuvres complètes élaborées par l’Université de Lausanne et publiées par Slatkine. On y découvre, entre autres, le verbe naissant mais déjà sûr de l’écrivain vaudois dans La Vie meilleure et dansConstruction de la maison. Un grand bonheur de littérature, loin du bruit et de la fureur des hit parades !

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