05/04/2013

Orwell, reviens, ils sont devenus fous!

La transparence totale que permet aujourd’hui internet et ses flux de données n’est rien d’autre que la concrétisation de ce George Orwell avait pressenti en 1949: le triomphe de Big Brother, autrement dit, la mort de la sphère privée. Les Offshore Leaks en sont la première manifestation.
Étonnante collision d’informations, vendredi matin sur La Première. À la suite des premières publications du réseau Offshore Leaks, les journalistes s’auto-congratulent jusqu’à l’indécence, et nous annoncent l’ère de l’open data, dans laquelle les détails des revenus et du patrimoine de chaque individu seront librement accessibles à tous. Une minute plus tard, on apprend que les assurances anti-enlèvement connaissent un vif succès, notamment au Mexique, où on compte 70 enlèvements par jour.

Le lien entre les deux informations saute aux yeux. Dans un monde idéal, la transparence est souhaitable; mais notre monde est moins qu’idéal, et donc il est évident que toute information publique sur les revenus et la fortune des personnes et des entreprises sera utilisée en premier lieu par les milieux criminels. Il sera facile, pour des groupes mafieux organisés, de scanner ces données et d’en faire émerger les victimes les plus rentables en termes de chantage ou d’enlèvement. Mais ces données pourraient aussi être utilisées par des partis politiques, ou par des individus contre d’autres individus. On voit aisément à quelles dérives peut conduire une transparence totale, puisqu’elle servira avant tout à des personnes mal-intentionnées.
Le grand déballage, sous forme de feuilleton, organisé au niveau mondial par le Consortium international des journalistes suscite paradoxalement peu d’interrogations de la part des… médias. On pense en particulier aux journalistes dits d’investigation (les autres ne sont sans doute que des compilateurs de dépêches…). D’où viennent les millions de fichiers exploités? Qui a volé ces données, et à qui?

Une manipulation?

Là, la transparence est clairement défaillante, et les questions sont mal venues. Le consortium, par la voix de Serge Michel du Monde, consent du bout des lèvres à dire que la source unique est “un CD reçu par la poste”. On n’en saura pas plus, circulez…. Mais pardon! Qui est derrière cette démarche? Qui a mis le CD à la poste, et pourquoi: un employé de banque frustré? Des milieux mafieux? Un État agissant dans l’ombre pour déstabiliser le monde de la finance? N’en déplaise à nos confrères-inspecteurs du fisc, cette question est essentielle parce que le risque de manipulation est évident. Par exemple, les données livrées aux journaux ont pu être préalablement écrémées et arrangées, de manière à protéger certains intérêts, et à accabler d’autres.
Un autre effet pervers de ces publications en fanfare est de semer la confusion dans les esprits. Avec succès apparemment: désormais, dans l’esprit du public, toute activité offshore est automatiquement considérée comme illégale et comme de la fraude fiscale, ce qui est objectivement faux. Mais comme les journalistes ne sont pas toujours très qualifiés en économie, ils font eux-mêmes l’amalgame, par ignorance, et livrent leurs préjugés au public. Exemple spectaculaire en France, où on dit, des trémolos dans la voix, que le directeur financier de la campagne de François Hollande “a des activités offshore”, comme s’il avait pillé la Banque de France.  Jean-Jacques Augier a bien tenté d’expliquer calmement que tout cela était légal, déclaré et tout ce qu’on voudra: dans le climat d’hystérie ambiant, personne ne veut l’écouter.

La présomption d’innocence n’existe plus

Cette affaire, tout comme les Wikileaks, pose un problème éthique qui n’est pas assez pris au sérieux. Les journalistes d’aujourd’hui on de plus en plus tendance à se voir comme des justiciers, défenseurs du Bien public, délateurs au besoin, agissant en marge des pouvoirs régaliens traditionnels (police et justice), mais pour finalement livrer urbi et orbi, en vrac, les résultats de leurs enquêtes. Plus grave encore, on balance des noms, autrement dit on donne des personnes et des entreprises en pâture, sans considération aucune pour la présomption d’innocence. Sans considération non plus pour le caractère suspect, ou éventuellement délictueux, des données sur lesquelles tout l’édifice repose. Or, la Suisse ne refuse-t-elle pas de poursuivre une personne sur la base de données bancaires volées? Dans ce cas, le fisc bernois ne devrait pas pouvoir rouvrir le dossier Günther Sachs, comme il l’a affirmé.
On ne sait d’ailleurs pas non plus sur la base de quels critères on cloue les gens au pilori. On balance un Rotschild, mais pas tel autre gros bonnet de la finance. Pourquoi? Qui a fait le tri? La personne qui a pris la décision a-t-elle des liens d’intérêts? Les questions à se poser sont infinies. Mais c’est bien connu, personne n’aime à enquêter sur les méthodes de sa propre corporation…

Philippe Barraud
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