08/03/2011

Explosion démographique: notre démocratie est en panne

Dans dix ans, nous serons 100’000 habitants de plus dans le canton de Vaud – presque une ville de Lausanne en plus ! Il s’ensuivra des bouleversements énormes, et une chute de la qualité de la vie. Pourquoi les citoyens ne sont-ils pas consultés sur ces choix, pourtant déterminants ? Sur les grandes options, notre démocratie est en panne.

On vote sur toutes sortes de choses, parfois pas très importantes. Mais on ne vote pas sur les grandes options socio-économiques, celles-là même qui influenceront directement notre destin et notre vie quotidienne: démocratie interdite, trop d’intérêts sont en jeu !

L’explosion démographique qu’on nous promet, soit 10’000 habitants de plus chaque année dans le canton de Vaud (sans compter les clandestins, qui sont nombreux), est une authentique catastrophe. Elle ne résulte pas, comme on voudrait nous le faire croire, d’une sorte de fatalité économico-migratoire à laquelle nous ne pouvons rien, fruit de la mondialisation, de la reprise et du mouvement naturel des populations.

En réalité, cette explosion démographique est délibérément voulue et organisée, par la volonté concordante des milieux politiques – communaux surtout – et des milieux d’affaires. De manière à attirer de nouvelles entreprises et de nouveaux salariés, on bétonne à tour de bras, parce qu’il faut que l’offre précède la demande. Regardez autour de vous: les terrains encore vierges sont piquetés de gabarits et de grues, en plaine comme en montagne, où les immeubles occupés trois semaines par an se multiplient. Et quand les terrains à bâtir viendront à manquer pour implanter encore et encore de nouveaux centres commerciaux, on s’attaquera à la zone agricole, qui déjà fait saliver les promoteurs et les politiciens du côté de Genève. N’ayons aucune illusion: face à la demande, face à l’avidité des communes et des promoteurs, l’agriculture devra plier, peut-être même la forêt: au Chalet-à-Gobet, on construit sur les lisières, voire entre les sapins, sous l’égide d’un syndic autrefois écologiste!

Pour attirer de nouvelles entreprises, supposées contribuer à ce «développement économique» tant célébré par les syndics, on recourt aux phéromones fiscales, un sacrifice que souvent nous payons deux fois: une première fois, parce que ces entreprises sont exonérées d’impôts pour une durée déterminée; une deuxième fois, parce que parfois ces entreprises délocalisent au moment où elles devraient commencer à payer des impôts.

Oui mais, nous dit-on, ces entreprises amènent plein de nouveaux contribuables, et donc c’est tout bénéfice pour l’Etat, c’est bon pour le commerce! C’est à voir: essayer de calculer ce que vont coûter, dans les dix ans à venir, les 100’000 nouveaux habitants du canton de Vaud, en termes d’infrastructures et de services. D’un côté, on aura des salariés plus ou moins bien payés, avec des enfants à charge, et qui donc ne payeront pas beaucoup d’impôts, voire pas du tout. D’une autre côté, ces gens voudront se loger, de déplacer, jouir de soins hospitaliers, de services sociaux – eh oui !

100’000 habitants supplémentaires, cela représente dans les 75’000 logements nouveaux, qui n’existent pas encore; cela représente entre 50’000 et 100’000 voitures supplémentaires sur des routes déjà saturées. Or dans dix ans, il n’y aura pas de nouvelles autoroutes, ni de transports publics en suffisance.

Il y aura quoi, alors ? Il y aura une formidable dégradation de notre environnement – c’est inévitable, quoi que l’on fasse – et de notre qualité de vie. Par exemple, les logements seront toujours plus chers, et toujours plus difficiles à trouver: déjà, de nombreux habitants du canton sont obligés d’aller se loger à Fribourg, à Neuchâtel, en Valais ou en France voisine, bonjour les déplacements. «Pas de problème ! clament les politiciens et les urbanistes qui pérorent leur propagande le matin sur La Première – si complaisante: «On va densifier !» Or ça veut dire quoi, densifier?

Ça veut dire qu’on va construire des immeubles entre les immeubles, des immeubles au milieu des villas (ou de préférence à la place de celles-ci), des tours, des étages supplémentaires, avec vue plongeante sur les appartements voisins – mais ce sera toujours aussi cher. Sous le discours délibérément abscons et séducteur des urbanistes (le citoyen va «se réapproprier l’espace urbain», c’est sûr), se cache un concept qu’on est allé repêcher dans les années 60-70, celui des clapiers d’habitation, où la promiscuité, le bruit et l’insécurité rendent fous. Eh oui ! Braves habitants du Pays de Vaud ! Demain, votre canton ne sera plus celui de Ramuz, de Gilles, de Roud ou de Chessex, ce sera une conurbation cosmopolite qui aura poussé anarchiquement entre Montreux, Yverdon et Genève, sur le modèle de Singapour et de Dubai, où on construira dans la précipitation des routes, des hôpitaux, des crèches, des métros, des parkings, des centres commerciaux – il y en a au bas mot pour plusieurs milliards, la destruction du paysage en prime.

Jusqu’au jour où… Les arbres ne montent pas au ciel, et la croissance n’est pas immuable. Il y a aussi des crises, des récessions, chacun le sait. Que ferons-nous, et que dirons-nous à ces 100’000 immigrants, lors de la prochaine récession ? Sur ce terrain-là, les politiciens et les urbanistes sont moins diserts, et de toute façon ils s’en moquent: seul compte le court terme, encore et toujours. Et quand la bise viendra, on sera à la retraite, bien au chaud avec tout ce qu’on aura accumulé…

De rares politiciens, notamment chez les Verts libéraux, voire cher certains Verts qui osent braver les dogmes fossilisés du Parti, ou encore le syndic de Nyon, Daniel Rosselat, commencent à donner de la voix. Ils demandent qu’on cesse cette absurde chasse aux nouvelles entreprises et aux nouveaux habitants, que l’on s’intéresse aussi un petit peu à la qualité de vie de ceux qui sont là, et à la nature qui nous entoure, si mal en point déjà. Mais ces rares politiciens lucides doivent aller plus loin: ils doivent faire en sorte de rétablir nos droits démocratiques sur les questions qui mettent en cause notre avenir commun, et pas seulement sur les horaires d’ouverture des magasins et les barbecues sur les plages publiques.

Je rêve d’une initiative populaire qui demanderait aux Vaudois: «Acceptez-vous que la population du canton augmente de 10’000 habitants par an ?» Pour qu’au moins, le peuple puisse en débattre.

Philippe Barraud
Commentaires.com

11:48 Publié dans Politique | Lien permanent |  Imprimer