01/03/2011

Lavaux: une protection menacée

Le citoyen vaudois dort tranquille, croyant Lavaux sauvé définitivement: n’existe-t-il pas une législation contraignante? Hélas! Depuis l’inscription de Lavaux au Patrimoine mondial de l’UNESCO, de nombreux enlaidissements sont intervenus, tandis que la mise en valeur du site, avec le label UNESCO, reste inexistante. Le rapport d’un historien de l’art de l’EPFL, le Prof. Pierre Frey, est accablant. Accablant mais nécessaire pour arrêter la casse, c’est pourquoi nous le publions in extenso ICI.

Rapport préliminaire, le document du Prof. Frey a été établi à la demande d’une personnalité italienne proche des milieux de l’UNESCO responsables des sites classés, où semble-t-il on se pose des questions. On verra dans ce rapport que chacun en prend pour son grade: les exploitants viticoles, préoccupés exclusivement d’augmenter les rendements et d’accéder, avec véhicules et machines, jusqu’aux parchets les plus reculés; les services cantonaux, qui laissent faire des travaux réputés «de peu d’importance», tandis que les autorités communales regardent ailleurs, et qui laissent faire des traitements par hélicoptère par-dessus les habitations; l’Etat encore, qui subventionne les dommages commis au site sous l’expression commode d’améliorations foncières.

Ah ! Les améliorations foncières ! Depuis des décennies, sous cette étiquette trompeuse, des montants pharaoniques sont consacrés à l’enlaidissement de la nature vaudoise, à coups de routes en béton rectilignes, d’enfouissement de ruisseaux, de suppression de haies vives. Tout ce qui gêne le mouvement des machines, toujours plus grosses, est impitoyablement détruit et nivelé. Et malheureusement, les choses semblent prendre la même voie à Lavaux, où des chemins séculaires sont détruits pour faire place à de larges routes bétonnées.

C’est ainsi que le Prof. Frey peut écrire : «Le vignoble en terrasse a été endommagé et réduit significativement et substantiellement depuis l’inscription de «Lavaux» au Patrimoine mondial de l’UNESCO.» Il dénonce notamment la construction de routes, de murs massifs en béton armé, recouverts de pierres de provenance exogène, en lieu et place des murs traditionnels de pierre sèche ou partiellement jointoyés, qui jouaient un rôle essentiel pour la végétation et la faune locale. Les nouveaux murs, jointoyés complètement, excluent toute vie.

La publication de ce rapport intervient opportunément au moment où la protection de Lavaux est comme suspendue en l’air pour des raisons politiques – une brèche dont certains entendent profiter. Etat des lieux:

– L’Initiative Franz Weber III a été invalidée par la Cour constitutionnelle vaudoise, sous prétexte qu’elle serait inconstitutionnelle. En réalité, les autorités politiques locales veulent à tout prix empêcher que le peuple puisse se prononcer sur ce texte très contraignant, la réponse étant connue d’avance. Le sort de l’initiative dépend maintenant du Tribunal fédéral, qui dira si le peuple peut se prononcer ou non. Dans certains cas par le passé, le TF a penché en faveur des droits populaires, malgré les incertitudes du droit: peut-être en sera-t-il ainsi cette fois encore.

– La nouvelle loi élaborée par le Conseil d’Etat est actuellement sur le grill du Grand Conseil. Les protecteurs de Lavaux la jugent plutôt bonne, mais elle a peu de chance d’entrer en vigueur. En effet, la commission du Grand Conseil s’emploie activement à la vider de sa substance, et la majorité de la commission est désormais sur cette ligne.

Au final, les Vaudois risquent de se retrouver avec une protection de Lavaux affaiblie ! Ce serait un beau gâchis, et surtout une curieuse façon de remercier les instances de l’UNESCO et de la Confédération, qui ont travaillé à l’obtention de ce label. Il y a plusieurs mois déjà, le directeur de l’Office fédéral de la culture, Jean-Frédéric Jausslin, a rencontré une délégation du gouvernement vaudois, pour s’étonner de l’inertie du canton dans la mise en valeur du label UNESCO. Les mois ont passé, mais rien n’a changé ! Les services de l’Etat n’ont même pas été fichus de mettre en place une signalétique ad hoc, comme l’a fait La Chaux-de-Fonds par exemple. A croire que le label UNESCO ne présente aucun intérêt touristique ! A croire qu’il ne sert qu’à justifier des «aménagements» et un «développement économique» inadéquats – car oui, il y a encore beaucoup de projets de routes et de parkings dans les cartons…

Comme tout site relevant du patrimoine mondial de l’humanité, Lavaux n’appartient pas qu’à ceux qui y vivent et y travaillent. Pour ceux-ci, c’est un privilège qui s’accompagne de responsabilités, en particulier celle de transmettre ce patrimoine intact aux générations futures. Le vieux réflexe consistant à dire: «On est chez nous, on fait ce qu’on veut !» n’est pas défendable. Comme le souligne le Prof. Frey, «malheureusement, l’inscription de Lavaux au patrimoine mondial de l’UNESCO a aiguisé les appétits sans créer une véritable conscience de ce qui la motivait à l’origine.»

Philippe Barraud
www.commentaires.com

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