06/01/2011

Comment ils ont tué la presse romande

En somme ils ont de la chance, les ados qui feuillettent paresseusement les journaux gratuits dans leur train du matin, et oublient aussitôt ce qu’ils ont vu, voire lu. Ils ne savant pas qu’avant, la presse avait autre chose à offrir que des people, du sport à outrance, des faits divers et un peu de cul. Ils ne savent pas qu’avant, les journaux s’efforçaient d’expliquer le monde, de mettre de l’ordre dans le torrent de l’information, de hiérarchiser ce fatras où se mêlent l’essentiel et le futile. Ils ne savent qu’avant, les journalistes avaient un rôle à jouer dans la conception des journaux, que leur voix avait un certain poids, qu’on les respectait, et qu’ils défendaient une certaine éthique.

Donc, les ados qui feuillettent les gratuits ne savent pas que ce qu’ils ont entre les mains est le fruit honteux d’une longue descente aux enfers de la presse, ravalée par des éditeurs incompétents et sans éthique au rang de prospectus publicitaire, dont le seul objectif est d’offrir aux lecteurs un divertissement suffisant pour qu’ils acceptent docilement de consommer du matin au soir,  y compris bien sûr les produits et services dont les éditeurs sont devenus eux-même les marchands.

Désormais la publicité dicte le contenu des journaux, impose aux rédactions des mises en page humiliantes, exige des articles de complaisance – mais on ne parle plus de complaisance, on parle d’«opérations win-win», c’est beaucoup plus joli, et cela soulage peut-être la conscience du journaliste de service chargé de ces basses œuvres. Même s’il se demande s’il valait bien la peine de faire un master pour en arriver là, aller lécher les bottes d’un annonceur. Mais il ne résistera pas un instant, car il connaît la réponse rituelle des rédacteurs en chef: «Tu fais comme tu veux, mais j’en ai dix derrière la porte qui attendent de prendre ta place.» Variante plus cynique encore, révélée par le livre dont on parle ci-dessous: «Fais comme moi, fais la pute», dit le rédacteur en chef d’un gratuit romand à un adjoint qui manifestait quelque honorable scrupule.

Ce livre qui vient de paraître décrit et décortique avec une tranchante lucidité l’agonie de la presse écrite en Suisse, et en Suisse romande en particulier. Sous le titre «Info popcorn»1 Christian Campiche et Richard Achinger déroulent avec précision l’histoire mouvementée des médias suisses, et fournissent ainsi une vue d’ensemble jamais établie à ce jour. Le constat n’en est que plus accablant. D’une région romande qui s’enorgueillissait d’une diversité de titres probablement unique au monde, on est arrivé à une zone sinistrée, pas très éloignée de la misère journalistique des provinces françaises – d’ailleurs, on retrouve à l’oeuvre le même éditeur ici et là, le Français Philippe Hersant.

De ce livre ressort l’impression que tout cela n’était pas inévitable, et que c’est largement à cause de l’incompétence et de la mégalomanie des éditeurs que la richesse journalistique romande a été vilipendée. La volatilisation soudaine de l’empire Edipresse, vendu dès ce printemps à Tamedia, est exemplaire en ce domaine. Tout comme la disparition de la Gazette de Lausanne, et tout comme celle du Journal de Genève, victimes de l’absence dramatique de professionnalisme des décideurs, et de la petitesse ambiante qui, dans ce coin de pays, sait si bien ruiner les plus beaux projets, juste pour le plaisir de les avoir descendus.

Un autre mérite de ce livre-réquisitoire est de confirmer que les médias, qui exigent sans cesse la transparence chez les autres, sont les champions de l’opacité, de la manipulation et de la dissimulation pour ce qui les concerne. Leur grande chance, c’est qu’aucun journaliste ne serait assez fou pour soulever le tapis et révéler ce qu’il y a dessous – mis à part ceux qui ont gagné chèrement leur liberté en sortant du système, comme les auteurs de ce livre, ou… Commentaires.com.

Il apparaît évident aujourd’hui que la presse écrite ne se relèvera pas de son déclin, mis à part les prospectus publicitaires déguisés en journaux que sont les gratuits. Imprimer et distribuer un journal est devenu trop lourd, trop cher, trop compliqué, trop dépendant de la publicité, comme le drogué dépend de son dealer s’il ne veut pas mourir. Mais où se retranchera donc un journalisme digne de ce nom, c’est-à-dire voué à l’explication du monde et la libre formation de l’opinion, plutôt que vendu à la publicité? Pour Campiche et Aschinger, c’est du côté d’internet que viendra un sursaut. Ils ont probablement raison, mais là aussi, les publicitaires sont à l’affût, et ne manqueront pas d’imposer les mêmes liens de dépendance qu’avec la presse écrite. On le voit déjà: sur certains sites, il est impossible de lire un article sans être importuné par une publicité qui vient se mettre devant – procédé emblématique du sans-gêne d’une industrie totalement dépourvue d’éthique.

Dans leur conclusion, les auteurs écrivent: «Remplis de fonctionnaires qui ne pensent qu’à toucher leur paie à la fin du mois, les états-majors des maisons d’édition gèrent le présent à la manière du brave soldat Schweik. Pas une minute il ne leur viendrait à l’idée de créer les conditions d’une renaissance intellectuelle, un climat propice à l’analyse, à l’enquête, au reportage, au débat d’idées. Le terreau d’un journal qui fait la fierté d’une civilisation. Conditionnés par les roulements des tambours de la grande économie alliée au populisme, ils abdiquent devant l’information facile et le divertissement creux. Les mirages destinés à endormir la capacité de discernement et l’esprit critique. Pendant ce temps, un monde s’écroule. Celui de la presse écrite, tuée par ses comptables.»

De nouvelles plateformes internet vont voir le jour en Suisse romande, comme il en existe déjà d’excellentes en Suisse alémanique, telles Politik.ch. Mais ne rêvons pas: même sur le net, un «vrai journal» coûte cher, et le problème du financement reste entièrement ouvert,  si l’on veut échapper à l’emprise mortelle de la publicité.

1) “Info popcorn”, de Christian Campiche et Richard Aschinger.  Editions Eclectica, Genève.

Philippe Barraud
www.commentaires.com

09:26 Publié dans Politique | Lien permanent |  Imprimer