27/10/2010

Le Général Guisan, un héros moderne inattendu

Deux nouveaux livres incontournables, autour du Général Guisan, viennent de paraître en cette fin d’octobre, témoins de l’intérêt renouvelé qui se manifeste autour de ce grand personnage de l’Histoire suisse.

Un premier témoignage en a été donné ce printemps, à travers le succès populaire phénoménal du livre de Jean-Jacques Langendorf et Pierre Streit, Le Général Guisan et l’esprit de résistance (Cabédita). Aujourd’hui, ce sont deux livres fort différents qui paraissent. Le premier est dû à un journaliste et historien alémanique, Markus Somm, Général Guisan – Résistance à la mode suisse (1), un livre qui en est à sa troisième édition en Suisse alémanique, où les jeunes ont été emballés; le deuxième est la réédition d’un ouvrage devenu introuvable, PC du Général, de Bernard Barbey, augmenté de Aller et retour – Journal pendant et après la « drôle de guerre », du même Bernard Barbey (2).

Rédacteur en chef de la Basler Zeitung, Markus Somm a entrepris cette nouvelle biographie à la lecture du Rapport Bergier, sous le coup de l’indignation: «Si on s’en tient au Rapport Bergier, écrit-il en préface, le Général Guisan est une note en bas de page de l’Histoire. Et le Réduit un vulgaire épisode. Cela correspond-il à la réalité ? Non. (…) Le Général n’a pas mérité ça. Il ne fut pas un simple figurant de la Seconde Guerre mondiale, l’un des ces personnages interchangeables qui semblent faire partie du décor. Il a tenu au contraire le rôle principal. Le Général Guisan est la personnalité de l’histoire suisse la plus importante du XXe siècle. L’homme de qui tout dépend.»

Féru de la manière anglo-saxonne de raconter l’Histoire, Markus Somm parvient, grâce aux qualités littéraires de son texte, à tisser un récit passionnant, truffé de citations, d’anecdotes et de détails significatifs. Il déploie aussi un beau talent de mise en scène, notamment lorsqu’il met en miroir le discours défaitiste de Marcel Pilet-Golaz, président de la Confédération, le 25 juin 1940, et le fameux Discours du Grütli de Guisan qui suivit le 25 juillet, en cet été de tous les dangers (l’armée française vient d’être écrasée).

Somm souligne admirablement tout ce qui sépare les deux hommes, et ce qu’ils représentent: l’un politicien hautain, imbu de lui-même, qui ne comprend rien au peuple suisse, et parle aux auditeurs abasourdis de la radio de «renaissance intérieure», et laisse entendre que la démocratie a fait son temps. Somm procède à une analyse serrée du discours, et des réactions qu’il a suscitées. En particulier celles des médias, tentés par l’alignement sur l’ordre nouveau qui se dessine, mais aussi celle des officiers conjurés – en fait de vrais patriotes – qui, avec l’énigmatique Hans Hausamann, préparent un putsch sous le nom de Nidwalden, décidés à résister à tout prix à la menace allemande si la Confédération baisse les armes. Ils n’ont plus confiance en Guisan, qui n’a pas pipé mot depuis le discours de Pilet-Golaz.

Mais le 25 juillet sur le Grütli, Guisan remet spectaculairement les pendules à l’heure, et fonde, en vingt minutes décisives, devant des officiers sceptiques (surtout les Alémaniques), l’esprit de résistance qui marquera tout son règle de Général. Les hommes ont entendu «l’appel mystérieux qui monte de cette prairie». Il a eu l’intuition de biffer, dans le discours écrit par Barbey, tous les aspects politiques, pas complètement étrangers aux propos de Pilet-Golaz. Remis à la troupe, un résumé du discours opère un retournement de l’opinion, insuffle un nouvel espoir, et Guisan devient, note Somm, « une sorte de gouvernement d’urgence. Un paradoxe. Guisan, qui se refuse à toute déclaration politique, devient de fait un général politique. (…) Au fond, le courtois général ne fait que réveiller l’esprit de résistance qui sommeillait au sein de la population.»

«Guisan est un phénomène, note Markus Somm. Non pas parce qu’il est un homme exceptionnel – ce n’est pas le cas – mais parce qu’un pays comme la Suisse l’a choisi pour héros. La vie de Guisan en dit plus sur la Suisse que sur lui-même.» Guisan n’appartient pas à la catégorie des parvenus et des outsiders que sont les nouveaux dictateurs; il est issus de ce que Somm appelle les anciennes élites, à l’image de Mannerheim en Finlande, et de Churchill en Angleterre. «Lorsqu’il est élu général, la carrière de ce philanthrope touche déjà à sa fin. Un homme courtois, déjà âgé, et qui semble un peu désuet. Alors que les nouveaux dictateurs avalent les autoroutes dans leurs puissants bolides, Guisan préfère seller son cheval.»

***

PC du Général est un livre à la fois passionnant, et très agréable à lire. Avant d’être chef de l’état-major particulier du Général Guisan, Bernard Barbey était un écrivain, éditeur à Paris, et ce passé littéraire fait merveille dans son journal – exercice souvent sec par nature. Aux côtés du lieutenant-colonel Gonard, Barbey fait partie de ces intellectuels brillants et efficaces dont Guisan a su s’entourer. Biographe de Guisan, Willy Gautschi le décrit comme «maître à penser le plus indispensable du Général. (…) Par ses dons d’analyse, ses vastes connaissances et son talent d’organisateur, il se révéla bientôt indispensable.»

La belle préface de Jean-Jacques Langendorf souligne l’importance de ce personnage, que la guerre a profondément transformé. Elle met aussi en évidence le style littéraire naturel de Barbey qui, a de très nombreuses occasions, enrichit son journal de descriptions brèves et poétiques qui permettent au lecteur de planter le décor, dans une existence incroyablement mouvementée où, avec le Général, il est perpétuellement en route, auprès de la troupe et de ses chefs. Il y a quelque mérite: Barbey écrit souvent sur ses genoux, en train ou en voiture, à toute heure du jour et de la nuit.

Sous la date du 4 avril, Barbey, à la fin d’une sortie à cheval, raconte: «Sur le chemin du retour, je croise parfois le bateau qui descend à reculons vers le lac, ses vieilles roues à palettes battant mollement l’eau verte; ou bien je fais une rencontre: c’est une vénérable dame française, fixée à Interlaken, avec son chapeau perché, sa guimpe et son ombrelle; on dirait une apparition du faubourg Saint-Germain 1910. Je la salue; elle me répond avec un sourire cérémonieux et un grand geste de l’ombrelle. Ce paysage archaïsant, ces petites rues, ces chalets d’Interlaken, où l’on brosse et rince du matin au soir, ces jardinets où l’on cultive gravement des tulipes, quel décor bizarre pour accomplir notre tâche, pour concevoir la bataille moderne que nous ne devons pas nous lasser de préparer, jusqu’à la fin!»

Ce mélange de notations documentaires très précises et d’épanchements littéraires, parfaitement maîtrisé, fait merveille, comme dans cette page du 11 mai 1944, dans les bois de Zwieselberg: «A trois heures du matin, je me lève et reprends ma tournée. Secoué quelques hommes qui, sans être vraiment endormis, s’engourdissent à leur poste de combat. Mais l’ensemble est très attentif, un peu dépaysé comme il se doit, piqué au jeu, parfaitement dévoué. Maintenant, au silence que rompaient seuls le bruit de mes pas, des fougères et des buissons froissés et le cri de quelques oiseaux nocturnes, succède peu à peu le gazouillis qui précède l’aube. La haute futaie s’éveille sous les nuages de plomb.»

On comprend aisément que PC du Général ait été bien accueilli lors de sa parution, en 1946, qui révélait aux Suisses sortant de la guerre les ressorts intimes de l’armée, de l’Histoire et des hommes qui l’ont faite. Lorsqu’il raconte la rencontre de Masson et de l’Allemand Schellenberg, on a l’impression d’y être; et combien étonnant est ce dialogue entre Barbey, l’ancien éditeur parisien, et un Drieu La Rochelle désabusé qui est venu le voir! Mais de ce journal émane surtout la stature du Général, qui s’impose d’elle-même au fil des pages, sans la moindre hagiographie de la part de l’auteur.

1) Somm, Markus: Général Guisan – Résistance à la mode suisse. Traduction de Marie Zanetti-Abbet. Stämpfli Editions SA, Berne.
2) Barbey, Bernard: PC du Général – Journal du chef de l’état-major particulier du Général Guisan. Cabédita, Bière.

Philippe Barraud
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