25/10/2010

La francophonie? Un syndicat mondain

Maintenant que les lampions sont éteints, on est en droit de se poser la question: à quoi sert au juste la francophonie?

La question se pose tout naturellement puisque, à notre connaissance du moins, il n’y a pas de grands raouts de la germanophonie, de l’italophonie ou de la russophonie. Pourquoi les francophones, et eux seuls, éprouvent-ils donc le besoin de se rassembler en une sorte de syndicat, ou dans une coalition de défense hargneuse, par rapport à un ennemi qui n’est jamais nommé, et alors que leur langue n’est pas menacée en tant que telle?

Rien n’indique en effet que le français soit sur le déclin, au contraire: le nombre de locuteurs, comme un dit en un mot plutôt laid, est en constante augmentation, grâce en particulier à l’Afrique. De la même manière, on ne voit pas que les pays et régions traditionnellement francophones abandonnent le français, à l’exception minuscule du Val d’Aoste, mais c’est une vieille histoire.
C’est probablement une question de prestige. Les dirigeants francophones, qui ne maîtrisent pas les autres langues puisque tout le monde devrait parler français, sont vexés – même la néo-francophone Doris Leuthard a fait semblant de l’être. Depuis le XVIIIe siècle, le statut du français n’a cessé de se réduire. C’était alors la langue diplomatique, et celle de l’aristocratie européenne, celle qu’il fallait connaître pour paraître. Tempi passati. Il est inutile de pleurer sur cette gloire disparue, puisqu’elle ne reviendra pas. De même qu’il est probablement inutile de célébrer la grande messe du français tous les quatre ans, puisque cela non plus ne sert à rien. Du moins, à rien qui aide vraiment la langue française.

Pour le reste, notre confrère Pascal Décaillet l’a joliment résumé dans le Giornale del Popolo: «La francophonie? Elle sert à engraisser, précisément, une nébuleuse d’improbables et d’inutiles, la Sainte-Alliance des cocktails, ceux qui jacassent et qui pérorent. Ils ne disent rien. Mais ce néant, ils l’expriment en français, s’il vous plaît. Le français: Dieu sait si nous aimons cette langue, qui est nôtre, nous les Suisses romands, comme les Français, les Belges, les Québécois, les Algériens, les Sénégalais. Mais Dieu sait, aussi, s’il convient de se méfier comme de la peste de ce conglomérat de petits copains, de réseaux de la France post-coloniale, de suppôts du Quai d’Orsay, d’universitaires en fin de carrière, de journalistes qui ne pratiquent plus: oui, c’est cela, la francophonie. Et les pires, ce sont les défenseurs de la langue française. Ils ont de cette dernière une conception figée, fossilisée, paléolithique. Ils voudraient qu’on la parle comme dans des traités de grammaire du dix-neuvième siècle, détestent les apports de l’extérieur, vomissent l’anglicisme, veillent sur la langue comme des Gardes rouges. Oui, c’est aussi cela, la francophonie.»

Comme pour illustrer ce dernier propos, l’écrivain Etienne Barilier écrivait récemment dans Le Temps tout ce qu’il fallait à un francophone pour être digne de sa langue, et réussir à se projeter dans le passé et dans l’avenir: «Il y faut des ressources puissantes, et d’abord des ressources verbales: pour que notre futur prenne forme, pour que notre passé ne sombre pas dans le chaos, il faut des mots justes, des images exactes, des nuances généreuses, des constructions limpides. Il faut un langage d’une parfaite précision, d’une attirante beauté, afin que se dresse devant nos yeux la mémoire que nous voulons honorer, la réalité que nous voulons créer.»

Il n’est pas sûr que ce discours, profondément élitaire, soit d’un grand secours au francophone lambda, d’origine ou immigré, qui n’a pas nécessairement les ressources langagières et grammaticales de l’écrivain, du philosophe, voire de Marc Bonnant. N’a-t-il donc pas droit à l’évocation du passé, ou à l’invention de l’avenir, avec les mots qu’il peut?

Bien, dira-t-on, mais ne doit-on pas veiller au moins à conserver notre culture francophone, tellement mise à mal par des «créatifs publicitaires» (sic) qui, en Suisse, ont adopté depuis longtemps l’anglais comme support de leurs messages, par paresse et par souci d’économie? Christophe Gallaz s’inquiétait récemment de voir que, selon lui, l’uniformité gagne notre pays, puisque tout est identique, de Bienne à Genève, et de St-Gall à Péry-Reuchenette. Grave erreur! S’il sortait un peu de son ghetto urbain, mondain et informatique pour aller respirer le grand air du pays, et mettre ses mocassins griffés dans la réalité, voire dans la beuse, il verrait que le seul point commun entre les habitants de ces régions, c’est de subir les publicités débiles et en anglais d’Orange, de Swisscom et de quelques autres acteurs économiques incultes. Pour le reste, il verrait que les gens continuent à avoir leur accent local, leurs valeurs et leurs us et coutumes. S’il allait, comme moi, arpenter le Muotathal, la Maggia, le Val d’Hérens et les autres innombrables merveilles de la Suisse, il verrait que les gens sont encore eux-mêmes, différents et authentiques, et qu’ils se f… pas mal des crottes publicitaires mentionnées plus haut. Pour la bonne raison que, comme la majorité des Suisses, ils ne parlent pas anglais! La publicité, ce n’est pas (encore) le réel des Suisses.

La seule chose que nous puissions faire pour assurer l’avenir du français, c’est de nous efforcer de l’utiliser de manière convenable, non pas par rapport à d’autres langues supposées menaçantes, mais par rapport au français lui-même. L’autre jour à la Radio suisse romande, le directeur d’une grande entreprise valaisanne (Provins) martelait qu’il voulait «solutionner les problématiques.» J’ai cru comprendre qu’il entendait résoudre des problèmes.
A ce stade de massacre du français, j’aimerais autant qu’il s’exprime en anglais…

Philippe Barraud
www.commentaires.com

15:06 Publié dans Politique | Lien permanent |  Imprimer