11/10/2010

La zone agricole en péril

La tentative, à Genève, de déclasser une vaste zone agricole pour bâtir des logements sera suivie attentivement dans d’autres cantons, où la frénésie de bétonnage ne désarme pas.

Si ce coup de force réussit, fût-ce sous le prétexte supercool de créer un éco-quartier (mais quel promoteur malin ne construit pas des éco-quartiers aujourd’hui ?) il est à craindre qu’une digue importante ne soit rompue et que, dans toute la Suisse, toutes sortes d’intérêts ne s’y engouffrent. Après tout, diront nos politiciens la bouche en cœur, chaque jour des exploitations agricoles disparaissent, il faut donc reconvertir ces surfaces en logements que la population réclame…

Mais est-ce que la population les réclame vraiment? On pourrait aussi soutenir que ces logements sont construits pour des habitants qui ne sont pas encore là, mais que l’offre de logements neufs encouragera à immigrer en Suisse. Il n’y a de pénurie de logements que parce que les autorités politiques et les milieux économiques créent volontairement des appels d’air, les uns en favorisant le bétonnage du pays (appelez ça construction de logements si vous voulez), les autres en attirant des travailleurs bien moins chers que les Suisses, qu’il s’agisse d’emplois très qualifiés ou non qualifiés.

Dans le domaine de la biodiversité, la Suisse est un assez mauvais élève. Des espèces disparaissent avec une redoutable constance, sans surprise, puisque c’est la conséquence logique de la destruction des habitats naturels. Logements, centre commerciaux, installations sportives pharaoniques, routes et autoroutes, espace de détente… tout contribue à rendre la vie invivable pour la faune et la flore. Et ce n’est pas en les confinant dans d’étroites réserves, voire dans des zoos et des parcs d’attractions, que l’on parviendra à freiner le déclin de la biodiversité. Le malheur est qu’elle est systématiquement considérée comme un critère subsidiaire, dont on tiendra compte seulement si elle n’entrave pas l’activité économique.

Les attaques contre la zone agricole doivent être combattues dans le cadre d’une réflexion écologique globale. Certes, l’agriculture suisse n’est pas forcément un modèle de respect de la nature (notamment la viticulture), mais au moins elle préserve le paysage.  Encore que le volontarisme de certains produise des résultats impressionnants: la vallée de l’Hinterrhein, aux Grisons, est une vallée entièrement vouée à l’agriculture bio, grâce à la volonté commune d’une quarantaine d’agriculteurs, tous d’accord de jouer le jeu, dans une région de montagne où leur métier demande beaucoup de sueur et d’engagement.

Il n’y a en somme qu’un problème écologique vraiment sérieux, autrement dit qui conditionne tous les autres, c’est l’explosion démographique. Cela vaut pour la Suisse comme pour la planète entière, puisque celle-ci compte à peu près trois fois plus d’habitants qu’elle n’en peut supporter sans détruire son capital. Mais parler de démographie est interdit, comme l’a montré une récente conférence de l’ONU supposée réfléchir sur les grands enjeux écologiques. C’est un tabou inébranlable.

Notre société se targue de briser les tabous, comme disent les médias étourdis. Mais en réalité, elle ne brise jamais que des tabous anodins, ou tombés depuis longtemps, typiquement en matière de mœurs et de sexualité, pour en créer de bien plus dangereux, comme en matière de liberté d’expression, ou de problèmes environnementaux.

Parler de surpopulation en Suisse est un néo-tabou particulièrement fort, et les rares politiciens qui se hasardent à s’interroger, Verts compris, se font sèchement remettre en place. C’est pourtant un problème fondamental, dont nous allons mesurer avec de plus en plus de douleur les effets colatéraux, qu’il s’agisse de questions liées à l’environnement et à la qualité de la vie, déjà en chute libre, ou de questions socio-économiques liées à une immigration débridée, encouragée par des salaires élevés (en comparaisons européennes),  l’offre de logements neufs, et une législation résolument laxiste.

Curieusement, l’avis des citoyens n’est jamais sollicité sur ces choix de fond, qui pourtant les touchent au quotidien. Il sera intéressant de voir, avec l’initiative de Pro Natura pour le paysage, qui propose un gel des zones à bâtir pour 20 ans (au reste surdimensionnées), si les Suisses suivent leurs autorités dans leur perpétuelle fuite en avant, ou s’ils refusent de transformer le Plateau suisse en un Osaka européen.

Philippe Barraud
www.commentaires.com

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