24/09/2010

Conseil fédéral: la faute du PLR

Le PLR a «tué» sa meilleure candidate pour satisfaire le lobby de l’économie. Nous voici aujourd’hui avec deux Hans-Rudolf Merz au Conseil fédéral!

On a pu voir dans la presse une photo de M. Johann Schneider-Ammann célébrant son élection au Conseil fédéral au volant d’un… rouleau-compresseur. Ah! Le joli symbole! Est-ce la préfiguration du régime que le nouveau ministre des finances va appliquer à la Confédération?

Mais il n’y a pas de quoi rire. L’élection de M. Schneider-Ammann résulte d’une faute historique du Parti libéral-radical, une faute qu’il payera longtemps en termes d’image et d’insuccès électoraux. Avec Mme Karin Keller-Sutter, le PLR disposait d’une candidate vraiment exceptionnelle. Il en a eu peur, comme les autres partis en ont eu peur. Trop brillante, trop habile, trop claire dans ses convictions – tout le contraire des souris grises que chacun souhaite au gouvernement, sous prétexte de concordance et de collégialité. Une très forte personnalité au Conseil fédéral fait forcément de l’ombre aux autres membres du collège, et par conséquent personne, dans l’Assemblée fédérale, n’a intérêt à ce que des politiciens et des politiciennes de ce calibre arrivent au responsabilités.

S’il fallait une nouvelle preuve de la perversité du système par lequel les conseillers fédéraux sont élus, nous l’avons. Et c’est pourquoi une élection populaire du gouvernement, qui pose moins de problèmes qu’on veut bien le dire, serait certainement moins entachée de combines, de coups fourrés, d’occasions manquées et de placement de produits, comme on dit au cinéma.

Placement de produits? Il faut bien le reconnaître, M. Schneider-Ammann n’est pas une bête politique, et pas davantage un visionnaire: c’est avant tout l’homme d’économiesuisse – d’ailleurs il en est le vice-président, comme il est le patron de l’industrie des machines. En le lançant délibérément dans les pattes de Mme Keller-Suter, le PLR savait très bien ce qu’il faisait: il n’a pas voulu, comme il le prétend pour les imbéciles qui ont la naïveté de le croire, «offrir un choix à l’Assemblée fédérale»; il a simplement payé son écot à économiesuisse, qui a tout lieu aujourd’hui d’être satisfaite: ses intérêts seront défendus au plus haut niveau.

Quel gâchis! Quelle misérable image la classe politique donne ainsi au citoyen. Et quelle hypocrisie! Nos politiciens sont de vrais Français moyens: iles exigent des changements profonds, mais en même temps, ils empêchent efficacement toute réforme et tout changement. A longueur d’année, ils se plaignent que ce n’est plus possible et qu’un changement s’impose. Mme Isabelle Moret, vice-présidente du PLR, nous l’a encore servi à la radio mercredi: «il faut que ça change, on ne peut pas continuer comme ça». Mais alors, pourquoi son parti fait-il tout pour que précisément, on continue comme ça?

Le PLR s’est mis dans un mauvais cas – et le pays avec au passage, mais qui s’en soucie? Il se retrouve aujourd’hui avec deux représentants au Conseil fédéral qui, objectivement, sont sans doute de bons administrateurs, mais pas des hommes politiques de forte carrure, pas des inventeurs d’avenir, par des leaders charismatiques. Nous avons aujourd’hui deux Hans-Rudolf Merz au lieu d’un, en quelque sorte… Pour le PLR, le problème est que les autres partis ne l’attendront pas, et ne se feront pas faute de mettre en avant leurs ténors, plutôt que de les briser, comme sait si bien le faire le PLR. Le Parti socialiste a réussi à faire élire Simonetta Sommaruga au Conseil fédéral, et ce n’est pas une petite pointure; demain, il pourrait placer Pierre-Yves Maillard, à condition bien sûr que les autres partis ne lui fassent pas barrage au profit de quelque pâle politicien consensuel, de peur qu’il n’écrase le reste du collège.

Veillons à ce qu’il ne s’agisse pas d’une nouvelle occasion manquée. Le Vaudois a toutes les capacités pour être un leader au sein du Conseil fédéral, ce qui permettrait à notre canton de renouer avec une belle tradition d’hommes de premier plan propulsés à la tête du pays.

Voilà que des sourcils se soulèvent… Non, nous n’avons n’a pas viré socialiste, mais il faut savoir reconnaître et soutenir, dans ce canton, les rares personnalités politiques qui émergent et qui promettent, même si leurs idées nous sont parfois contraires. Dans un autre siècle, on nous fit bien des misères pour avoir soutenu, dans un quotidien libéral, la candidature du radical Jean-Pascal Delamuraz. Qui avait raison, qui avait tort?

Philippe Barraud
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13/09/2010

Assurance-maladie: à quand un vrai sondage, plutôt qu’une manipulation?

Tout va bien dans le domaine de l’assurance-maladie! C’est en tout cas ce que suggèrent deux sondages, qui évitent soigneusement les bonnes questions. Vous avez dit: manipulation?

 

Ces sondages, qui tombent opportunément avant les hausses de primes, émanent l’un de bonus.ch, un site qui vit de commissions versées par… les caisses-maladie, l’autre des magazines K-Tipp et Bon à Savoir. Ils font état d’une large satisfaction des assurés dans leurs relations avec leur caisse-maladie, encore qu’il y ait de fortes différences selon la caisse et le canton.

Faut-il en conclure que tout va bien, et que les critiques acerbes que l’on entend, reprises par l’actuelle campagne publicitaire des assureurs,  ne sont que calomnies et méchanceté gratuite? En réalité, ces sondages sont gravement trompeurs, car ils censurent toute question touchant à la politique de l’assurance-maladie, c’est-à-dire là où est le vrai problème. A preuve le fait que les banques, si décriées aujourd’hui, obtiendraient les mêmes résultats favorables, si elles commandaient un sondage sur la satisfaction des clients dans leurs rapports quotidiens avec la banque ou leur conseiller, mais surtout pas sur l’activité des banques en tant qu’institutions mondialisées.

Afin de faire preuve d’esprit constructif, je suggère à mes confrères une série de questions qu’il serait opportun de poser, lors du prochain sondage. Pour aborder, cette fois, les vraies questions.

1. Acceptez-vous de payer des augmentations de primes supérieures à la hausse des coûts de la santé, sans aucune justification chiffrée?

2. Trouvez-vous normal que les comptes des caisses-maladies faisant de l’assurance sociale soient totalement secrets?

3. Acceptez-vous que les primes trop élevées prélevées dans votre canton soient utilisées par les caisses pour abaisser les primes dans d’autres cantons, gagner de nouveaux clients, et augmenter ainsi leurs bénéfices?

4. Trouvez-vous normal que l’organe de surveillance, l’Office fédéral de la santé publique, n’ait pas le pouvoir de refuser des primes trop élevées?

5. Trouvez-vous normal que de très nombreux députés au Conseil national et au Conseil des Etats touchent de l’argent des caisses-maladie, afin qu’ils votent dans l’intérêt de celles-ci, et non dans l’intérêt des assurés?

6. Trouvez-vous normal qu’un simple employé d’une caisse-maladie puisse exiger de votre médecin l’entier de votre dossier médical, et le faire circuler dans l’entreprise, alors que c’est illégal?

7. Trouvez-vous juste que les caisses pratiquent la sélection des risques dans le domaine de l’assurance de base, qui est obligatoire?

8. Trouvez-vous normal que l’argent de l’assurance de base puisse être utilisé dans l’assurance privée par les caisses, alors que c’est illégal?

Il est à prévoir que les instituts de sondage s’empresseront de ne pas poser ces questions. Qu’importe: avec le lancement de deux initiatives populaires cet automne, les Suisses auront l’occasion de dire ce qu’ils pensent vraiment d’une politique de la santé dans laquelle ce sont les assurances qui dictent les lois, tandis que les politiciens se bornent à jouer les lobbyistes auprès des députés qui ne sont pas stipendiés par les caisses.

On verra, alors, si vraiment tout va bien dans le domaine de l’assurance-maladie.

Philippe Barraud
www.commentaires.com

12:40 Publié dans Politique | Lien permanent |  Imprimer

09/09/2010

Quand le TF protège les voleurs

Les pirates du web triomphent: le Tribunal fédéral vient de les mettre à l’abri de toute poursuite, sous prétexte de protection des données. Il serait temps que le législateur se réveille.

Les sociétés de gestion de droits d’auteur ne peuvent plus recourir à des sociétés privées pour surveiller la toile et débusquer les téléchargements illégaux, a décidé le Tribunal fédéral le 8 septembre. Question de protection de la sphère privée, a-t-il tranché: l’adresse IP des internautes est une donnée privée, donc protégée par la loi, et partant, il n’est pas permis d’utiliser cette adresse pour coincer les voleurs du web.

C’est un nouveau succès pour le Préposé à la protection des données, qui avait déclenché la procédure. C’est aussi un nouveau succès pour l’opacité paranoïde qui s’étend sur les aspects les plus divers de notre société, où l’anonymat devient la règle, où par exemple l’identité, la religion et l’origine ethnique des personnes relèvent du secret le plus absolu. C’est à se demander si mon numéro de contribuable ne relève pas de la sphère privée, et si l’Etat est bien légitimé à connaître mon revenu…

La comparaison avec d’autres pays, qui ne sont pas des dictatures, est frappante: en France ou aux Etats-Unis par exemple, on révèle automatiquement le nom et l’adresse d’une personne arrêtée et mise en examen. En Suisse, tout cela reste confidentiel, même après une condamnation! Bien ou pas, là n’est pas la question, c’est juste une question de transparence.  On sait bien que le verrouillage systématique des données, tel que rêvé par notre malfaisant Préposé, profite avant tout aux criminels: les gens honnêtes n’ont pas besoin de se cacher.

Ce qui est sûr, c’est que la décision du TF est une nouvelle gifle pour les producteurs de bien culturels, déjà pillés et volés copieusement par une véritable mafia du web, avec la bénédiction des autorités politiques qui ont la paresse de légiférer. La cour a probablement fondé sa décision sur le fait que les sociétés de gestion de droits d’auteur avaient confié la traque des voleurs à une société privée, et donc commerciale. C’est un argument défendable. Mais on pourrait aussi rétorquer que s’il a fallu recourir à une société privée, c’est par défaut: la police est impuissante à assumer cette tâche – pour toutes sortes de raisons, mais aussi à cause de la protection de la sphère privée désormais –, et l’Etat, malheureusement, s’en lave les mains!

Nous vivons toujours, hélas, dans cette idéologie des années 2000 où tout était gratuit sur le web parce que rien n’était protégé, surtout pas les droits d’auteur, et où les pirates étaient «des mecs vachement cool», adulés par des médias naïf et pauvres en esprit critique. Il est temps que nos élus sortent de leur torpeur, et réalisent enfin que voler des biens culturels ne relève pas de la frasque anodine, voire sympathique, mais que c’est comme piquer dans les supermarchés, voler une voiture ou arracher le sac à main d’une vieille dame.

Les producteurs de biens culturels sont traditionnellement parmi les personnes les moins bien rémunérées de la société: demandez aux écrivains, aux photographes, aux comédiens, aux musiciens, combien rapporte leur art: une misère, dont profitent pourtant encore les voleurs du web. Il serait temps de ramener le balancier à sa place, car aujourd’hui, c’est tout pour les voleurs, et rien pour les créateurs.

Philippe Barraud
www.commentaires.com