25/05/2010

Bons sentiments et gros sabots

Dans Le Matin, un célèbre hôtelier valaisan, Art Furrer, raconte comment il a été choqué de voir des enfants porter les bagages de son groupe d’alpinistes vers le Daulaghiri, au Népal. C’est juste pour gagner leur vie, Monsieur!

Les étonnements du Valaisan sont étonnants: toute personne ayant fait des randonnées au long cours en Asie a vu des porteurs mal équipés, parfois frêles, parfois très jeunes, parfois âgés: en Inde, en Malaisie, au Népal ou au Pakistan, le portage est un métier à part entière, un source de revenu indispensable pour une partie de la population, qui n’a pas d’autre activité économique à sa disposition. Dans certaines régions du Népal, c’est même le monopole d’une ethnie, les Tamang, qui se font une fierté de l’accomplir sans broncher, des charges énormes sur le front, de père en fils et en fille, de la même manière que l’ethnie Sherpa pratique le métier de guide – sans jamais faire de portage. Ce métier ne n’exerce pas que pour les touristes, puisque les humains et les yaks constituent le seul moyen de transport dans des vallées dépourvues d’infrastructures routières, et où l’hélicoptère coûte bien trop cher.

Il est incontestable que pour le visiteur occidental, la vision de porteurs à peine plus lourds que la charge qu’ils ont sur la tête ou les épaules est pénible. Enfants ou vieilles femmes, chaussés de tongs même dans la neige, vêtus de haillons, ils portent des paquets informes et passent la nuit entre deux cailloux dans un froid glacial, tandis que les touristes sont bien au chaud dans leurs tentes.

Au début on a honte, on s’insurge, on voudrait «faire quelque chose». Mais avec l’expérience, on se dit qu’il faut d’abord essayer de voir où on met les pieds, et se demander si notre intervention de nanti, ponctuelle et vite oubliée, fera autre chose que des dégâts. C’est une expérience personnelle qui m’a amené à cette prudence. Lors d’un trek dans la Vallée de Khumbu, nous avions parmi nos porteurs un jeune garçon qui effectuait sa première expédition – et il n’était pas peu fier de pouvoir enfin faire comme son père, ses frères et ses sœurs. L’ambiance parmi les porteurs était très enjouée malgré la dureté de la tâche, le froid mordant et l’altitude (plus de 5′000 mètres).

Ce garçon avait développé une sérieuse infection sur un pied, purulente et pestilentielle, qui le faisait beaucoup souffrir. Estimant qu’il était inhumain de le laisser continuer, nous avons demandé au sirdar, le chef local de l’expédition (un Sherpa), de renvoyer le jeune Tamang dans son village. La réaction fut unanime: tant le gosse, ulcéré par notre proposition, que le sirdar et notre guide français, répondirent catégoriquement non: s’il retourne au village, il ne portera plus jamais, plus personne ne voudra l’engager, il sera la honte de sa famille et subira l’opprobre général.

Au temps pour nous! Nous n’avons donc pas insisté, avons soigné avec succès son pied à coup de pommade antibiotique, et lui avons donné des souliers de montagne. Il ne les a jamais portés, soucieux de les garder en bon état pour les revendre à son retour au village: les cadeaux des touristes offrent un bon moyen de gagner un peu d’argent.

La leçon à tirer de ce genre d’épisode est une leçon d’humilité, une sorte de mode d’emploi élémentaire pour l’usage du monde. Nous débarquons, bardés de nos certitudes, de nos conventions onusiennes et du statut quasi divin de nos propres enfants, dans des sociétés dont nous ignorons tout, des sociétés pauvres mais très complexes et fortement hiérarchisées, où chacun doit jouer son rôle, où la survie économique de la communauté dépend du travail de tous les individus qui la forment, enfants, adultes et vieillards. Oui, dans de nombreux endroits du monde, les enfants doivent travailler – tout comme les enfants devaient travailler dans nos sociétés il n’y a même pas cent ans, dans les usines, dans les mines, dans l’agriculture.

En voulant imposer dans les pays pauvres de grands principes qui ne fonctionnent que dans des sociétés prospères, sans offrir les moyens d’en assurer l’application, nous nous comportons de manière littéralement coloniale: ignorance crasse des rouages et des complexités de l’organisation sociale (redoutable en Asie!), mépris des usages indigènes, mépris de la culture locale, ignorance de l’économie et des besoins des gens… Si nous voulons vraiment empêcher le travail des enfants, alors il faut construire et financer des écoles, mais surtout, à plus long terme, leur assurer un emploi, dans des vallées où il n’y jusqu’ici qu’une seule industrie qui marche: le portage à dos d’homme.

Au nom de nos bons sentiments, nous pensons avoir le droit d’écraser des sociétés en situation précaire avec nos gros sabots, ou plutôt nos gros souliers de montagne. Je me demande si, parfois, ce n’est pas nous qui devrions avoir honte, de si peu nous intéresser à la complexité des régions que nous visitons.

Philippe Barraud
www.commentaires.com

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21/05/2010

Vaud: un abus de pouvoir parlementaire

Il faut se réjouir de voir la Cour constitutionnelle vaudoise désavouer le Grand Conseil, qui avait invalidé l’initiative populaire pour un salaire minimum. Et il faut s’empresser de retirer cette compétence au parlement.

Dussions-nous subir les cris de joie de l’avocat Dolivo, il faut bien reconnaître qu’en l’occurrence, son combat était juste. A l’heure où le Grand Conseil doit statuer sur l’initiative Franz Weber III, cet arrêt vient à point nommé rappeler que l’expression démocratique doit primer, même si une initiative peut prêter le flanc à la controverse juridique. La question, dans les deux cas, est de savoir si le texte des initiatives va manifestement à l’encontre du droit fédéral. Dans le cas de l’initiative de l’extrême-gauche et des syndicats,  la Cour constitutionnelle constate que «si la conformité de l’initiative avec le droit civil fédéral «n’est pas immédiatement certaine», sa non-conformité ne s’impose pas non plus avec un degré d’évidence suffisant pour pouvoir priver les électeurs vaudois d’une votation.» En conséquence de quoi, il vaut mieux soumettre l’initiative au peuple, au nom des «principes d’inviolabilité du droit de vote et de proportionnalité».

C’est la voie de la sagesse. Le peuple ne comprendrait pas qu’après avoir signé une initiative déclarée valable par la Chancellerie, le parlement décrète que finalement, tout bien considéré, elle ne l’est pas. Il y verrait, à juste titre, une manœuvre politicienne destinée à l’empêcher de voter un texte dont la majorité politique ne veut pas.

En réalité, c’est le système même qui marche sur la tête, il est donc urgent de le réformer. Le Grand Conseil est une institution éminemment politique, qui prend des décisions politiques. Il n’est ni un tribunal, ni une cour constitutionnelle, son rôle n’est pas de veiller à la constitutionnalité des initiatives, puisqu’il ne peut pas être neutre en cette matière. La prérogative qu’il exerce actuellement entre en contradiction directe avec deux autres instances étatiques: la Chancellerie, qui valide les texte des initiatives avant la récolte des signatures, et qui en général se montre plutôt tatillonne; et la Cour constitutionnelle du Tribunal cantonal, dont le rôle est précisément de veiller au respect du droit.

Si le Grand Conseil s’émeut du contenu d’une initiative populaire, comme c’est manifestement le cas pour le salaire minimum et pour Sauver Lavaux, alors il doit les combattre à la loyale, c’est-à-dire sur le fond, avec des arguments politiques et économiques, qu’il synthétisera dans un contre-projet sur lequel le peuple pourra se prononcer. En revanche, user d’une guillotine juridique pour les éliminer de l’agenda politique est un procédé antidémocratique, un abus de pouvoir qui bafoue gravement les droits populaires, et manifeste une méfiance détestable à l’égard des citoyens.

10/05/2010

Quand les médias indisposent leur public

Rarement les médias auront été à ce point en porte-à-faux par rapport à l’opinion publique – leur principale cliente! Dans l’affaire du gendarme qui a tué un jeune voyou lyonnais, les médias s’avèrent complètement isolés dans leur lecture de l’événement. A tel point qu’ils font désormais de subtils virages à 180 degrés.

Dans la veine tout-émotionnelle qui est aujourd’hui l’alpha et l’oméga de la presse, nos journaux et notre télévision y sont allés de leurs reportages larmoyants dans la banlieue lyonnaise, pour se faire complaisamment mener en bateau par la famille et les potes de la victime (et crever les pneus de leur voiture, pour ce qui est des reporters de 24 Heures). En revanche, personne ne s’est préoccupé de l’état d’esprit du gendarme, de son vécu de l’événement, de ce qu’endurent sa propre famille et ses collègues. Non, on a préféré l’accabler, le traiter d’assassin, lui promettre déjà une accusation de meurtre par dol éventuel, soit quasiment d’assassinat délibéré! Est-il encore utile de confier une arme à un policier, s’il ne peut plus l’utiliser sans risque 25 ans de prison?

La réaction ne s’est pas faite attendre. Cette attitude inadmissible des médias, qui ont pris d’emblée fait et cause pour les délinquants et leurs avocats, en toute méconnaissance de cause (bonjour l’investigation), a été sanctionnée par une grêle de courrier unanime dans les journaux, déclenchée par des lecteurs très fâchés de ces dérapages, et de cette apologie des voyous représentés en innocentes victimes. Il reste que le premier réflexe des médias a été significatif: la police était forcément dans son tort, étant du côté de l’Etat et de la force publique, donc les voyous étaient des victimes. CQFD.

Cette approche était tellement grossière qu’elle a alarmé jusque dans les hautes sphères médiatiques. Ainsi, on a pu lire dans L’Hebdo, sous la plume de Jacques Pilet soi-même, qu’il ne fallait tout de même pas exagérer, et que le gendarme avait fait son boulot: «Le geste fatal a-t-il été «disproportionné» ? Le policier qui, dans le tunnel, vit arriver sur lui le bolide n’avait sûrement pas le recul et la sagesse du juriste qui examine les faits après coup. Aurait-il dû longuement peser le pour et le contre avant de sortir son arme, songer à toutes les circonstances atténuantes que pourrait invoquer le voyou ? On est là en plein délire humaniste.»

De son côté, 24 Heures a publié le 5 mai (trois semaines après les faits, tout de même) un article nettement moins complaisant à propos des voleurs de voitures en cause, qui étaient bel et bien des récidivistes, et depuis leur plus jeune âge.

On comprend bien la nécessité de ce début d’aggiornamento des médias: leurs clients supportent de plus en plus mal de ne pas se retrouver dans leurs journaux, leurs magazines et leur radio-télévision. Plus que jamais, l’omniprésence des idées de gauche dans ces médias, distillée sur un ton péremptoire par de jeunes journalistes sans expérience de la vie et du monde, insupporte le consommateur-payeur. Entre parenthèses, si les journalistes expérimentés ne devenaient pas tous chefs, on les entendrait et on les lirait plus souvent.

Le consommateur-payeur est devenu un acteur économique très important, à l’heure où les recettes publicitaires ont fondu, à l’heure où les gens vont s’informer sur le net, plutôt que de subir un catéchisme payant. A ce titre, la prétention de la SSR d’obtenir des recettes supplémentaires est totalement irrecevable, et le chantage misérable auquel s’est livré M. Walpen n’a fait que rendre impossible toute idée d’augmenter la redevance.

Il faut espérer que les consommateurs de médias continuent à se manifester, et que les éditeurs prennent rapidement la mesure du problème d’équilibre qui est le leur, sauf à perdre leurs dernières recettes.

Philippe Barraud
www.commentaires.com

09:16 Publié dans Politique | Lien permanent |  Imprimer

07/05/2010

L’armée suisse ne sera jamais une troupe de CRS

On est soulagé d’apprendre que Ueli Maurer n’a pas défendu les propositions extravagantes de son propre département sur l’avenir de l’armée lors des entretiens de Watteville. Il n’empêche: cette affaire est tout simplement grotesque.

On se demande d’ailleurs qui a organisé ces fuites abracadabrantes (à télécharger sur www.commentaires.com), et pourquoi. En gros, ce document-mystère, manifestement destiné à brouiller les cartes, consiste à accepter sans conditions toutes les exigences du Groupement pour une Suisse sans armée et des milieux pacifistes. En substance donc, l’armée n’a plus pour mission la défense militaire du territoire, mais devient un corps de police subalterne, destiné à aider les polices cantonales en cas de besoin. Ses blindés et tout son armement sont à mettre à la ferraille! On pourrait comparer ce modèle à celui des compagnies de CRS en France – exaltante perspective pour notre jeunesse, non?

Un tel changement de paradigme dans la défense nationale mériterait assurément mieux qu’une fuite miteuse, que des explications fumeuses de la part d’un conseiller fédéral qui dit une chose et son contraire à 24 heures de distance, et que des applaudissements déplacés de la part du vice-président de la Société suisse des officiers. Après tout, la suppression pure et simple de l’armée devrait quand même inquiéter les officiers supérieurs, plutôt que les réjouir!

Toute cette affaire est terriblement mal emmanchée, et porte un préjudice considérable à une institution déjà très affaiblie par ceux-là même qui devraient la défendre. On ne sait pas à quoi jouent les penseurs du département de la défense, mais c’est assurément un jeu indigne et contreproductif, propre à agacer une population écœurée par la désinvolture et l’incompétence de sa classe politique en matière de défense.

On ose même ajouter que le moment est particulièrement mal choisi pour baisser la garde. L’Europe et le monde son en train de s’enfoncer dans un tunnel de crises multiples et durables – financière, énergétique, climatique, démographique… – dont personne ne sait sur quoi elles déboucheront. Une hypothèse parmi d’autres est qu’elles engendreront des réactions violentes, populaires ou autoritaires (les colonels en Grèce, ce n’est pas si loin), et que tout le continent européen, politiquement inexistant, pourrait s’en trouver déstabilisé, jusqu’à la guerre. Oui, même la guerre: il ne faut jamais exclure le pire lorsqu’on envisage l’avenir, car à vouloir exclure des hypothèses a priori, on s’expose à se retrouver désarmé le moment venu. Pour la Suisse, c’était le cas en 1914, c’était le cas en 1940…

Philippe Barraud
www.commentaires.com

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