18/04/2010

Défense et armée: revenir aux fondamentaux

Le projet de Rapport sur la politique de sécurité ne cède ni aux caprices des politiciens, ni aux sirènes d’une hypothétique modernité. Il a donc été fusillé dans le dos. Mais quand on entend ce que les uns et les autres, officiers en tête, ont à proposer, on se dit que le Conseil fédéral est peut-être le seul à garder la tête froide.

La publication du projet a donné lieu à de fougueux commentaires, jamais favorables bien évidemment, mais tour à tour méprisants, ricanants ou inquiétants. Et pendant ce temps, face au spectacle d’un Conseil fédéral faible et d’une armée abandonnée par les politiques, les hyènes sortent du bois, du GssA aux Jeunes radicaux, par qui on entend ceux qui veulent supprimer l’obligation de servir dans un premier temps, et l’armée elle-même ensuite.

Il n’aura pas échappé au citoyen que parmi les reproches les plus véhéments adressés au gouvernement, il y a d’une part l’impasse faite sur la cybercriminalité, et d’autre part une conception qui ne mise pas sur les alliances et la coopération avec des armées étrangères. Regardons-y de plus près.

1. Les mirages de la cybercriminalité

Ah ! La cybercriminalité ! En voilà un concept à la mode, qui donne immédiatement l’air intelligent à celui qui l’évoque. Et on peut en parler d’autant plus péremptoirement que personne ne sait de quoi il s’agit. A entendre nos experts indiscutables, il faudrait supprimer l’aviation et les blindés pour les remplacer par quelques régiments de hackers, car la guerre de demain sera un jeu vidéo… Tout cela relève du fantasme d’adolescent.

La cybercriminalité est une réalité, mais elle est davantage du ressort de la police que des forces armées, lorsqu’il s’agit de criminalité économique par exemple, ou d’actes malveillants contre l’Etat d’origine maffieuse. Dans le cadre d’une guerre, il faut se demander à quoi peut servir une cyberattaque, puisqu’elle ne peut pas être une fin en soi.  En réalité, il n’y a là rien de très nouveau sous le soleil: la cyberattaque est simplement (façon de parler!) un moyen supplémentaire à la disposition d’un agresseur pour affaiblir et de désorganiser l’ennemi, au même titre que les sabotages, la cinquième colonne et l’espionnage. Mais de telles actions ne peuvent pas constituer l’essentiel de l’attaque. Il faut rappeler en effet que le but d’une agression reste pratiquement toujours l’occupation d’un territoire, pour en tirer profit, ou le contrôler politiquement. Et cet objectif ne peut pas être atteint par de lointains hackers, mais bien par… des avions, des blindés, de l’artillerie, une nombreuse infanterie, et une lourde logistique. Et là, on retrouve la guerre classique, dans laquelle mieux vaut disposer d’une armée, classique elle aussi. Donc oui, il faut protéger au maximum nos installations informatiques contre les cyberattaques, mais aussi contre l’espionnage et l’ennemi intérieur, et encore contre les armes à neutrons destinées à neutraliser les moyens électroniques non-blindés – c’est-à-dire le 99% des réseaux et des moyens informatiques du pays !

2. Les mirages de la coopération

La coopération maintenant. Bien sûr, en temps de paix, les Etats ont tendance à signer des quantités de traités de coopération, d’amitié indéfectible et de défense commune: ça ne mange pas de pain, et c’est bon pour les échanges commerciaux. Mais au-delà des aspects économiques, de tels documents ne servent à rien en temps de paix, et encore moins en temps de guerre. C’est lorsque tombent les premières bombes qu’on en réalise, en général, la vacuité et l’hypocrisie. La Tchécoslovaquie et la Pologne, pour ne citer que ces deux exemples, peuvent en témoigner douloureusement, parce que les Etats supposés les aider en 1940 ont préféré défendre leurs propres intérêts. Les traités de coopération militaire sont d’autant plus dangereux que les amis d’hier peuvent se retrouver dans le camp des ennemis de demain. En 1940, la Suisse espérait pouvoir compter sur la coopération de la France en cas d’attaque sur son territoire. Las ! La «meilleure armée du monde» a été balayée en quelques jours, et c’est Heinrich Himmler qui plastronnait sur nos frontières du Jura! Un peu plus tard, c’est l’Union soviétique qui s’alliait aux Nazis, pour pouvoir mettre la main ensuite sur l’Europe de l’Est.

Voilà pourquoi la Suisse ne devrait jamais adhérer à un système de défense international, qui volera aussitôt en éclats si une guerre devait éclater, parce que chaque Etat membre, c’est humain, se repliera sur ses propres intérêts.

3. Quand les officiers disent n’importe quoi

Donnons acte au Conseil fédéral que la mission de concevoir les formes que la menace pourrait prendre demain est une mission fondamentalement impossible. Preuve en soit le fait que, même face à une guerre imminente, les Etats sont incapables de s’y préparer. Pour mieux comprendre ce phénomène, voici une citation très éclairante de Douglas Macarthur, héros de la guerre du Pacifique: «L’histoire d’une guerre perdue peut se résumer en deux mots: trop tard ! On comprend trop tard les desseins meurtriers d’un ennemi potentiel; on prend conscience trop tard du danger mortel; on se prépare trop tard; il est trop tard quand on unit toutes les forces possibles, trop tard lorsqu’on s’entend avec ses amis.»

C’est exactement le syndrome qui a provoqué l’effondrement de la France en 1940, dont l’armée avait été affaiblie à la fois par les conceptions dépassées des héros de la Grande Guerre, et par le pacifisme écervelé de la classe politique du Front populaire. A ce moment-là, un certain colonel de Gaulle essayait en vain de secouer le cocotier, mais personne ne l’écoutait.

Le moins que l’on puisse dire est que la réflexion stratégique, en Suisse, part dans tous les sens, ce qui ne fait qu’ajouter à la confusion générale. Et on regrette que des officiers s’abandonnent à des déclarations publiques qui n’ont pas lieu d’être (on pense à André Blattmann), ou à des sortes de délires conceptuels qui font le miel des pacifistes et des ennemis de l’armée en tant qu’institution. Dans 24 Heures des 17-18 avril, le lt-colonel EMG Ludovic Monnerat, qu’on a connu mieux inspiré, livre des déclarations qui sont, précisément, très inquiétantes, non seulement pour l’avenir de l’armée, mais de la Confédération elle-même. Il écrit ainsi: «Il faut le constater: l’Etat-nation helvétique comme entité clairement délimitée, reposant sur une large unité à la fois géographique, populaire et décisionnelle, disparaît peu à peu. La Suisse du XXIe siècle a de moins en moins à voir avec les 41 285 km² de son territoire dit national. Se concentrer sur celui-ci est aussi logique qu’évaluer une partie d’échecs à l’aune d’une fraction de l’échiquier.
Un Etat moderne comme le nôtre se transforme et voit son existence s’inscrire toujours plus dans des espaces inédits, éloignés des montagnes et des lacs qui pourtant l’incarnent. Pour en tracer les frontières et les reliefs véritables, il nous faut des cartes nouvelles, décrivant le terrain sémantique et l’espace cybernétique, les transversales financières et les nœuds énergétiques, les terrains-clefs identitaires, les vulnérabilités juridiques, ou encore les points d’appui diplomatiques.»

Ces propos sont effarants. On est entre le délire psychédélique et le pacifisme sans frontières – sans oublier une furieuse contradiction: puisque, nous dit M. Monnerat, la Suisse n’existe plus (Ben Vautier est dépassé !), à quoi bon réfléchir aux missions de son armée, ou mieux, à quoi bon une armée, à quoi bon une Confédération, puisqu’on va se fusionner dans le Grand Tout?

Nous croyons au contraire que la Suisse a l’obligation de s’affirmer de plus en plus en tant qu’Etat. Les attaques dont elle a fait l’objet ces derniers mois montrent à elles seules l’impérieuse nécessité d’une défense tout azimut, qui implique les moyens politiques, diplomatiques et militaires. Aux yeux de ses voisins, la Suisse n’est pas un aimable pays de paysans de montagne qu’on prendra sous son aile s’il le faut, mais un grenier bien rempli et mal défendu qu’il s’agit de s’approprier. Et ce ne sont sûrement pas ces voisins-là qui nous protégeront en cas de malheur, s’il leur apparaît que ce serait contraire à leurs intérêts à long terme (comme de ne pas se fâcher avec une grande puissance).

C’est triste à dire mais c’est ainsi: dans les relations entre Etats, on peut éventuellement se permettre une confiance limitée en temps de paix. Mais en temps de guerre, c’est chacun pour soi – tâche déjà insurmontable parfois! Il arrive que le pessimisme soit gage de survie…

Philippe Barraud
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