09/01/2010

Avatar, ou le paradis perdu

Le film Avatar est en passe de devenir un des plus gros succès commerciaux de l’histoire du cinéma. Voilà qui mérite bien le détour.

On est évidemment tenté d’en rester à l’aspect visuel du film, magnifié par la 3D, qui immerge le spectateur dans des paysages d’une beauté stupéfiante, et dans des scènes d’action vertigineuses. Les îles en apesanteur de Pandora resteront sans doute comme une scène d’anthologie. Mais au-delà, il est intéressant de se pencher sur le message de ce film, qui manifestement touche les foules en profondeur – malgré des éléments particulièrement nunuches, en particulier dans les costumes des indigènes.

En réalité, Avatar n’est que la énième version de la guerre des Indiens contre la cavalerie. D’abord célébrée par d’innombrables réalisateurs comme la grande geste fondatrice américaine, elle a de plus en plus viré à l’expiation, lorsque une guerre vue d’abord comme héroïque est devenue, dans la conscience collective, un génocide en bonne et dure forme. Les analogies sont légion: comme les Amérindiens, les habitants de la planète Pandora vivent en symbiose avec la nature, avec laquelle ils sont capables de communiquer, et dans laquelle ils placent leurs dieux. Comme eux, dans une société non-technologique, ils vivent des produits de la nature (chasse, cueillette…) sans entamer le «capital» naturel, et en s’excusant auprès des animaux abattus. Pour chasser et se défendre, ils utilisent des arcs et des flèches, et ils attachent une grande importance aux cérémonies collectives.

Dans le film comme dans la réalité (indienne au 19e siècle, brésilienne et indonésienne aujourd’hui), ce peuple écologique ne pèse rien face à la cupidité de Blancs sans scrupules – des personnages particulièrement gratinés dans le film, notamment les militaires, au titre de la brutalité et de la vulgarité. On peut donc voir dans ce film une démarche expiatoire, une sorte de lettre d’excuses adressée aux Amérindiens en particulier, et aux peuples premiers en général, hier et aujourd’hui.

Mais James Cameron introduit un deuxième message, moins convenu que le premier. On comprend d’emblée que ce qui fait la force des indigènes dans ce film, c’est une forme de vie communautaire, des rites sociaux auxquels chacun doit se soumettre, des devoirs impératifs de l’individu envers le groupe, des valeurs auxquelles on ne doit pas toucher, des tabous acceptés, une foi très forte, le culte des ancêtres… Bref, le réalisateur nous décrit avec amour une société qui est l’image parfaitement inversée de la nôtre, fondée sur l’argent, la technologie triomphante et l’absence de valeurs morales, dépourvue de liens sociaux forts, d’appartenance à un groupe, de devoirs, de rituels, de foi – mais où existe aussi la liberté individuelle et le libre-arbitre, inconnus des sociétés primitives.

En ce sens, on pourrait décrire ce film comme conservateur ou nostalgique – à moins qu’il ne soit désespéré: chacun comprend que ce type de société, aux parfums de paradis perdu dans lequel chacun a tout naturellement sa place, est définitivement révolu. Un modèle idéal, à dimension humaine, broyé comme la nature de Pandora par les trax géants des conglomérats industriels.

Philippe Barraud
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