08/01/2010

Abus de pouvoir médiatique

Depuis quelques semaines, La Première fait des efforts pathétiques pour tenter de réchauffer la soupe froide de l’adhésion à l’Union européenne. La radio de service public a, paraît-il, senti un «frémissement». Elle est bien la seule.

Et pour cause: jamais sans doute, l’idée de l’adhésion n’a été aussi loin des préoccupations des Suisses. Même les jeunes, selon des sondages, ne manifestent plus le moindre intérêt. Mais ils sont comme ça, les fanatiques de l’adhésion: moins le peuple a envie d’en entendre parler, plus il faut le travailler au corps, car il par nature stupide, il n’a pas vu la lumière brandie par l’élite de l’avant-garde (dont les journalistes de La Première font partie, comme leur ton en témoigne).

Sans surprise, on voit que malgré les moyens considérables mis en œuvre – avec notre redevance –, le débat ne décolle pas. L’argument selon lequel les bilatérales sont à bout de souffle ne convainc personne, pas davantage que la chimère d’une «participation aux décisions» à laquelle plus personne ne croit – même à l’intérieur de l’Union.

Malgré des heures de forums, de grand huit, d’invités du matin et de chroniqueurs certifiés politiquement corrects, les débats n’en sont pas (il n’y a que des partisans, durs ou mous), qui ne réussissent à réunir que des seconds couteaux – voire des troisièmes couteaux: même le Petit Ventilateur est resté en dehors, même les politiciens abonnés (Savary, Sommaruga, Nordmann…) sont absents.

Obstinée malgré le flop qui s’annonce, La Première a construit son opération, décidée on ne sait par qui, sur des déclarations anodines d’un fiscaliste jusqu’ici inconnu, disant qu’il fallait réactiver la demande d’adhésion. Comme c’est original ! Qu’à cela ne tienne: on a fait croire aux auditeurs que cet illustre inconnu était la Pythie de Delphes, et qu’il avait «lancé un pavé dans la mare». Depuis, M. Xavier Oberson est devenu le gourou de La Première, un peu surpris sans doute qu’on lui donner tant d’importance, lui qui n’en a pas plus que vous et moi.

Cette campagne est exemplaire des abus auxquels peuvent conduire les   situations de monopole médiatique, qui plus est de monopole disposant de ressources financières très importantes. C’est un dérapage classique hélas, de journalistes qui veulent faire de la politique, au lieu d’en rendre compte. Gaston Bachelard (admirable philosophe, qu’on devrait relire) disait que rêver d’une puissance, c’est déjà en abuser. Soyons juste: la radio de service public n’est pas la seule à vouloir faire de la politique à la place des politiciens: la télévision ne fait pas mieux, et la presse écrite non plus.

Le malheur, c’est que les journalistes ne sont pas de bons politiciens. Impatients, brouillons, parfois incultes, d’une inconstance légendaire (demain, le thème de l’adhésion ne les amusera plus), ils excellent à obscurcir un paysage politique déjà compliqué, en y brassant de l’air et beaucoup de brouillard.

Ce qui les motive et les excite, au fond, c’est qu’ils sont les seuls interlocuteurs directs des politiciens. Logiquement, ce devrait être le peuple, mais le peuple ne s’exprime pas au jour le jour. Et les médias, malheureusement, ne représentent pas le peuple, loin s’en faut: ils ne l’aiment pas, ils s’en méfient, ils le méprisent lorsqu’il vote conservateur, et ce désamour est réciproque. Assis sur leurs privilèges, seuls face au politique, enivrés du pouvoir énorme qui leur est confié sans aucun contrôle démocratique, les journalistes croient ainsi être les uniques répondants face au politique. C’est un malentendu tragique, qui explique en partie la désaffection croissante du public à l’égard de médias qui ne représentent plus qu’eux-mêmes.

Philippe Barraud
www.commentaires.com

10:07 Publié dans Politique | Lien permanent |  Imprimer