13/10/2009

Et vous voulez “sauver la planète” ?

“Sauver la planète”… L’expression est plaisante, et probablement efficace, puisque les publicitaires l’ont déjà intégrée dans leurs campagnes. Mais elle n’a pas vraiment de sens: la planète en tant que telle n’a pas à être sauvée. En réalité, c’est l’humanité qu’on veut sauver.

Au cours de sa très longue histoire, la planète a connu un cortège effarant de cataclysmes, de bombardements météoritiques et cométaires, d’effets de serre meurtriers sous l’effet de son volcanisme, et à cause des astéroïdes géants. Par six fois, la vie fut à deux doigts d’être éradiquée, au cours des Grandes Extinctions. Et pourtant, la planète est toujours là, vibrante de vie quoi qu’il arrive: l’aventure humaine, qui a eu un début et aura un fin, ne sera pas la pire catastrophe de son histoire. A ce propos, on lira avec profit l’essai décoiffant d’Alan Weisman: Homo Disparitus (The World without Us).

Par contre, il est vrai que l’humanité, et avec elle une bonne partie du vivant, est en grand danger. C’est de cela que parlent ceux qui veulent “sauver la planète” - énième manifestation de l’incroyable égocentrisme humain, qui confond son bref destin avec celui de la planète toute entière. Quelle dérision!

Le problème est que notre modèle socio-économique est un train fou, mais si efficace, et si confortable… Il est dépourvu de freins, mais cela arrange tout le monde. Pourquoi? Parce qu’il n’y a guère d’alternatives à ce modèle-là, sauf à consentir, ici et maintenant, des sacrifices que le 99% de la population jugera inacceptables. Par conséquent, personne ne prendra le risque de forcer le train à ralentir, ou à changer de voie. Comme les lemmings, nous fonçons droit en avant vers le précipice, puisque les autres font la même chose, devant nous et derrière nous.

Bien sûr, on écoute distraitement les nouveaux prophètes, les Al Gore, les Arthus-Bertrand, les Hubert Reeves, les Nicolas Hulot, les Yves Paccalet, mais on les écoute comme si c’était juste un spectacle, un livre ou un film de plus, qu’on aura oublié demain:
- Tu as vu le Syndrome du Titanic ?
- Ouais, cool !
Et puis c’est tout, chacun reprend sa voiture, et rentre à la maison.

Mieux encore, on se moque de ceux qui crient “au feu !”, pour être bien sûr de ne pas entendre ce qu’ils s’épuisent à nous dire. Chez les bateleurs médiatiques, il n’y a rien de plus branché que de railler Nicolas Hulot et son film, sous prétexte qu’il a coûté de l’argent, et même que des sponsors l’ont aidé financièrement. C’est un vendu, quoi. Ecoeurante démagogie provinciale, qui etouffe l’essentiel sous sa médiocrité. Il faudra qu’ils nous expliquent comme on secoue les consciences avec un film d’amateurs tourné dans une salle de bain.

Le Syndrome du Titanic est un film important, quoi qu’en pensent les railleurs qui n’ont jamais rien fait de leurs dix doigts. Il n’est sans doute pas parfait - aucun film n’est parfait - mais il nous donne quelques uppercuts désagréables et salutaires, notamment en juxtaposant des séquences qui font exploser les contradictions douloureuses de notre monde. Donc, il nous fait réfléchir, son but est atteint. Du reste, Nicolas Hulot a surpris son monde en faisant moins le film orienté sur la dévastation de la nature que tout le monde attendait, qu’un film au discours politique, axé sur l’incommensurable misère humaine telle qu’on la découvre, par exemple, dans les gigantesques égouts-bidonvilles de Lagos, au Nigeria. Les images sont bouleversantes, révoltantes, qui juxtaposent la détresse de ces jeunes mères aux yeux blancs de glaucome, démunies de tout, au luxe indécent d’un défilé de haute couture à Tokyo. Voilà donc notre monde, celui des humains, et franchement, il n’est pas beau.

Ce qu’on pourrait reprocher à Nicolas Hulot, c’est de ne pas aborder frontalement le problème écologique numéro un: la surpopulation. Tout le reste, l’effet de serre ou la fin des énergies fossiles, sont des problèmes secondaires comparés à la croissance exponentielle de la population humaine. Dans les bus et les trains, il y a toujours une plaquette indiquant le maximum de personnes admises à bord. Sur le planète Terre, quelqu’un a arraché la mise en garde, si bien que les humains sont trois fois plus nombreux que la limite de capacité, c’est-à-dire celle à partir de laquelle on ne peut plus reconstituer ce qui a prélevé: c’est la notion de durabilité.

L’explosion démographique vaudra au XXIe siècle d’être celui des plus grandes migrations que l’humanité aura connu, parce que de vastes surfaces vont disparaître sous l’eau (comme le Bengla Desh), et parce que la misère du Sud va s’approfondir. Ce pourrait bien être aussi le siècle de conflits encore plus meurtriers que les siècles précédents.

Pourtant, seuls de rares auteurs, et quasi aucun politicien, osent soulever ce problème, qui fait l’objet d’un tabou particulièrement intangible. Mieux, on se félicite encore, chez nous, de voir la population de cantons comme Vaud et Genève s’accroître de 10′000 à 20′000 individus chaque année, comme si cela n’avait aucun coût, comme si c’était une chose souhaitable.

Dans un petit livre tout à fait éclairant *, l’astrophysicien Alfred Vidal-Madjar, directeur de recherche au CNRS, démontre, exemples et formules mathématiques à l’appui, comment l’exponentielle de la croissance humaine nous conduira très vite à une catastrophe majeure. Ici, ni thèses écologistes, ni foi religieuse, ni convictions politiques, juste des mathématiques, qui montent à leur manière implacable que “une croissance exponentielle dans un espace fini ne peut plus durer très longtemps.”

Film très pessimiste, le Syndrome du Titanic est encore trop doux: sur le grand paquebot du moins, il y avait des canots de sauvetage. Sur la Terre, il n’y en a pas.

* Alfred Vidal-Madjar:  Où allons-nous vivre demain ? Hugo & cie, 2009.

Philippe Barraud
www.commentaires.com

10:36 Publié dans Politique | Tags : hulot | Lien permanent |  Imprimer