19/08/2009

Un automne dévastateur pour la presse romande

La rentrée va s’avérer dévastatrice pour la presse écrite romande. On parle de 25 licenciements au Temps, et d’un nombre encore indéterminé à 24 Heures, tandis que le Matin Bleu va disparaître purement et simplement.

Pourquoi les journaux sont-ils si minces? Pourquoi ne font-ils guère que de l’animation estivale? Parce qu’il n’y a plus de publicité, et qu’il faut serrer les budgets. Dans un bon dossier paru le 18 août, La Liberté publiait un tableau montrant la diminution des recettes publicitaires pour les principaux organes de presse romands: un désastre, les plus touchés ayant perdu plus de 40% ce cette manne durant le premier semestre 2009. Quand on a la tête tout juste hors de l’eau, on est sûr de boire la tasse.

Les médias ont ceci de particulier, dans les échanges économiques, que ce ne sont pas ceux qui les lisent qui en paient le prix. Un peu comme les spectateurs du Tour de France, ils laissent à d’autres le soin de financer ce qu’ils consomment. Avec le temps, les lecteurs ont pris de mauvaises habitudes, et refuseraient aujourd’hui catégoriquement de payer leur journaux au prix coûtant. Voilà pourquoi, chaque fois qu’une crise survient, des journaux disparaissent, généralement les plus exigeants, parce qu’il est impossible de faire un bon journal avec trois stagiaires. C’est ainsi qu’ont disparu la Gazette de Lausanne, puis le Journal de Genève, et demain peut-être Le Temps.

Car on peut retourner le problème comme on veut: un tel quotidien ne peut pas conserver son niveau qualitatif avec un tiers de journalistes en moins. il y a des serrages de ceinture qui finissent par couper le souffle. C’est exactement ainsi qu’ont commencé les spirales infernales qui ont scellé le sort des deux journaux cités plus haut: moins de journalistes, donc un journal moins attractifs, donc moins de lecteurs, donc moins de publicité: la boucle est bouclée, R.I.P.

Le système universellement pratiqué, qui consiste à attendre de la publicité qu’elle finance les journaux est fondamentalement pervers, mais sans doute inévitable dans un marché concurrentiel: dès lors qu’un éditeur confie le financement de ses journaux à des tiers, les autres sont bien obligés de suivre, car vous ne pouvez pas vendre un quotidien, si bon soit-il, cinq à dix fois plus cher que ses concurrents. La conséquence, c’est que ce faisant les éditeurs s’exposent à subir les défaillances de leurs annonceurs, à quoi il n’y a pas de remède, comme on le voit aujourd’hui. Et ils s’exposent aussi à des pressions croissantes, et à des compromissions honteuses. Il y a une vingtaine d’années, une commission d’éthique examinait les rares cas de complaisance envers un annonceur et décernait des blâmes. Aujourd’hui la commission d’éthique a disparu, car l’éthique ne fait plus le poids face aux nécessités économiques, et c’est le marketing qui décide du contenu. Ce qui explique que la complaisance commerciale soit devenue monnaie courante, sinon la règle: tu me donnes de la pub, je te fais un papier sympa. Les magazines féminins et la presse gratuite en donnent des exemples accablants.

Situation tout aussi exécrable pour les journalistes, chez qui l’esprit critique peut désormais s’avérer fatal. Car celui qui serait tenté de refuser de faire un “papier sympa” connaît déjà la réponse du patron: “Tu sais combien j’en ai derrière la porte qui attendent de prendre ta place?” Parfois la phrase est ponctuée par le mot “connard”, pour faire bon poids.

Le fait que la population migre de plus en plus vers internet pour s’informer (un peu) et se divertir (beaucoup), n’arrange évidemment pas les affaires de la presse écrite, qui se lance dans des tentatives plus ou moins adroites, et rarement couronnées de succès, de s’imposer sur ce marché follement volatil. Tout en commettant les mêmes erreurs: c’est la publicité qui doit financer le site, puisque les lecteurs, pervertis par l’idée que tout est gratuit sur le net, ne sont pas prêts à payer le moindre franc pour accéder à des contenus.

Dans la presse écrite il y aura des morts, et on ne sait pas très bien ce qui poussera sur ces décombres. Mais elle a un avenir car, quelles que soient les ressources d’internet, elle a un rôle primordial à jouer dans le tri des informations et leur mise en perspective - exactement ce que ne font pas les sites, blogs, réseaux sociaux et journaux gratuits, ceux-ci se spécialisant au contraire dans le brouillage des pistes, la confusion des genres et la poisseuse démagogie des people. Le journalisme demeure un métier indispensable, qui demande une éthique, du talent et de la culture. Le fait qu’il se pratique aujourd’hui à la retirette et sans grandeur, asservi à des objectifs économiques à court terme, n’est pas une fatalité. Il renaîtra, parce que la société a besoin de lui.

Mais tout reste à réinventer, en particulier un modèle économique dans lequel le lecteur paie l’entier du bien qu’il achète. Des solutions devront finir pas apparaître car sinon, c’est le débat démocratique lui-même qui sera en danger.

Philippe Barraud
www.commentaires.com

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