30/04/2009

"Pour en finir avec le Rapport Bergier"

Comme on aimerait que le titre fût vrai, qu’on en finisse enfin avec le Rapport Bergier! Dans son livre, Frank Bridel met à nu les manques et les dérives de ce mauvais réquisitoire, et compile très utilement tout le travail critique publié jusqu’ici.


Il est vrai que la réfutation de ce monument de contrition nationale est une entreprise colossale, qui durera plusieurs générations, et qui peut-être échouera puisque les témoins de l’époque, que la commission a obstinément refusé d’entendre, auront disparu. Car de par son caractère officiel, voire «fédéral», le Rapport Bergier jouit d’un a priori plutôt favorable chez les lecteurs innocents – par quoi on entend les écoliers et les gymnasiens, qui n’ont pas de bagage historique. Et si de plus on ajoute que ce paquebot a coûté 22 millions de francs, pour un peu il en deviendrait ipso facto crédible…

Or Frank Bridel, qui était un journaliste actif pendant la guerre, s’emploie à démontrer que ce rapport, dû-t-il compter 22′000 pages, doit davantage à des a priori idéologiques qu’à un travail scientifique, comme si la conclusion avait été posée d’emblée, les travaux devant d’une manière ou d’une autre la confirmer. Et la conclusion, c’est cette phrase assassine que Bridel et les autres critiques du rapport dénoncent avec véhémence: les autorités suisses auraient «contribué – intentionnellement ou non – à ce que le régime national-socialiste atteigne ses objectifs.»

Monstrueuse et insultante, cette phrase est emblématique de la méthode de travail de la commission, qui a gaspillé des millions pour lancer des anathèmes et des jugements  gratuits, plutôt que pour établir les faits. En effet, cette affirmation est extrêmement grave, puisqu’elle accuse ouvertement nos autorités de collaborations avec les nazis “dans leurs objectifs”, y compris donc celui d’exterminer les Juifs. Les auteurs se sont peut-être rendus compte de l’outrance de cette accusation, puisqu’ils ont cru bon d’ajouter l’incise qui dit «intentionnellement ou non». Ces trois mots ne font qu’aggraver leur cas. Ils sont la négation même du travail scientifique de l’historien. En effet, ce travail aurait consisté à établir de manière irréfutable d’une part l’éventuelle collaboration des autorités suisses avec le régime nazi dans ses objectifs, et d’autre part le caractère intentionnel ou fortuit (!) de cette collaboration. Trop difficile sans doute, en tout cas davantage que de lancer lestement un soupçon gravissime.

En tout état de cause, ce jugement restera comme une marque d’infamie jetée sur les autorités d’alors, qui ne sont plus là pour se défendre. Mais, espère-t-on aussi, comme une marque d’infamie sur le Rapport Bergier lui-même. Dans son ouvrage, Frank Bridel fait l’inventaire des manques de l’ouvrage et des biais de la démarche, de son ahurissant désintérêt pour les vrais chiffres – qu’il n’a pas vraiment cherché à connaître – notamment en matière de refuge. L’auteur dénonce encore un rapport «hors sol», autrement dit qui néglige le contexte de difficultés économiques et de souffrance psychologique qu’enduraient les Suisses, alors que leur pays était encerclé par le Reich.

Frank Bridel compile d’heureuse manière les nombreux travaux scientifiques qui ont tenté d’établir les faits exacts et les vrais chiffres – bien évidemment la meilleure réfutation possible des errances et des lacunes du Rapport Bergier – dans les domaines du refuge des Juifs et du commerce de l’or en particulier. Son livre sonne comme un hommage à ces chercheurs, à la fois compétents et passionnés, qui ont publié au fil des années leurs études «en ordre dispersé, à leurs risques et périls, sous leur signature, sans subvention fédérale.» Le premier d’entre eux est l’historien vaudois André Lasserre, dont l’ouvrage sur le refuge en Suisse de 1933 à 1945 fait largement autorité, marqué par l’ «objectivité imperturbable» d’un historien particulièrement rigoureux. Après lui sont venus Jean-Jacques Langendorf, Jean-Christian Lambelet, Philippe Marguerat, Herbert Reginbogin, Jean-Philippe Chenaux, Marc-André Charguéraud… Autant d’auteurs épris de vérité qu’il faut saluer, et encourager à poursuivre.

Philippe Barraud
www.commentaires.com

Frank Bridel: Pour en finir avec le Rapport Bergier. Slatkine, 2009.

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